y a-t-il un risque de crise bancaire ?

► « Le parallèle avec 2008 est frappant »

Gilles Bransbourg, économiste, historien, directeur exécutif de l’American Numismatic Society, chercheur associé à New York University ainsi qu’à Iramat, CNRS-Université d’Orléans

« Depuis l’effondrement de la Silicon Valley Bank (SVB), il a été dit qu’il n’y aura pas de contagion à l’ensemble du secteur bancaire, puisque la SVB était très spécifique au secteur des technologies et que la vigueur de l’économie américaine, par rapport à 2008, offre une garantie très forte. Cependant, les parallèles avec 2008 sont frappants. Dans les deux cas, une institution financière plus exposée que la moyenne à un risque systémique a fait faillite.

Les malheurs de SVB ne sont pas seulement liés au monde de la technologie mais au fait qu’elle détenait principalement des obligations, notamment des bons du Trésor et d’autres actifs supposés sûrs. Mais lorsque la ruée sur la banque a commencé, elle ne possédait pas assez de trésorerie pour rembourser sa clientèle, car la valeur de ces obligations avait baissé du fait de l’augmentation des taux d’intérêt.

De 2009 jusqu’en 2022, les taux sont restés en moyenne très bas du fait la politique accommodante de la banque centrale américaine, la Fed. Et soudain, lorsque sans surprise le diable (l’inflation) est sorti de sa boîte, la Fed a fait (beaucoup trop tard) ce qu’elle devait faire en montant les taux.

Sur le bilan des banques – chargé de bons du Trésor –, l’impact est resté invisible tant que personne ne devait vendre ces obligations. Mais lorsque SVB a dû le faire, elle est devenue soudainement insolvable, car la plupart de ces titres avaient décoté de 20 à 30 % du fait des hausses de taux. Comme l’a dit le célèbre financier Warren Buffett, « ce n’est que lorsque la marée se retire que vous découvrez qui a nagé nu ».

C’est exactement pourquoi les autorités américaines sont intervenues aussi rapidement. Elles savaient que SVB n’était pas un cas isolé. Le 12 mars au soir, le gouvernement a annoncé que tous les dépôts seraient garantis et la Fed a mis sur la table des liquidités pour les petites banques. Est-ce à dire que tout va bien ? Ce n’est pas si simple, car une fois de plus l’irresponsabilité de quelques-uns sera couverte par une intervention publique. Cela diminue l’aversion au risque et encourage les décisions d’investissements douteuses.

De plus, d’un point de vue financier, ces pertes subsistent. Elles peuvent rester cachées dans les bilans de banques, y compris celui de la Fed. Mais ces milliers de milliards de prêts et de titres à taux proche de zéro resteront là très longtemps, limitant la capacité des banques à financer la croissance économique future.

La Fed est maintenant surchargée d’actifs à taux quasi nul, alors qu’elle verse près de 5 % aux banques dont elle conserve les dépôts. Étant donné que la Fed peut créer de l’argent à partir de rien, cela n’a peut-être pas d’importance. Cependant, dans les faits, cela crée des dettes supplémentaires qui s’ajoutent à la dette publique. Sur le long terme, c’est dommageable, car la banque centrale risque de ne plus être en mesure de lutter plus longtemps contre l’inflation. Et se posera alors la question de sa crédibilité, c’est-à-dire de celle du dollar comme réserve de valeur. »

► « La défiance vis-à-vis des banques est irrationnelle »

Éric Dor, directeur des études économiques et professeur à l’Iéseg School of Management de Paris et Lille

« Nous ne traversons pas la même crise que celle de 2008 qui avait touché l’ensemble des banques du monde. Nous assistons à des faillites au sein d’un sous-segment du secteur bancaire américain spécialisé sur les start-up technologiques et les acteurs de la cryptomonnaie.

Leurs clients sont de petites entreprises financées par du capital-risque qui ouvrent un compte pour déposer le fruit de leurs émissions d’actions. Cette clientèle dépose beaucoup plus qu’elle n’emprunte. C’est un cas particulier. On se plaignait en Europe continentale d’avoir peu de start-up technologiques par rapport aux États-Unis, mais pour une fois c’est une bonne chose !

L’erreur magistrale de la Silicon Valley Bank (SVB) a été d’investir massivement sur des obligations à taux fixe sans même se couvrir par des instruments dérivés contre le risque de hausse de taux – qui ont augmenté dans le contexte d’inflation. Plus de 50 % de son actif était constitué de titres à revenus fixes alors que c’est moins de 25 % pour la moyenne des banques américaines. La contagion ne s’est cantonnée qu’à une série de banques américaines, comme Signature Bank, parce qu’elles partageaient comme SVB un bilan déséquilibré.

Après avoir tergiversé, les régulateurs américains ont annoncé dimanche que les déposants de SVB seraient totalement indemnisés et les autres banques davantage couvertes. Et si les taux d’intérêt élevés ont coûté cher à des structures comme SVB, on observe au contraire qu’à moyen et long terme, la hausse des taux directeurs est accompagnée d’une hausse de la rentabilité des banques.

Ce qui est bizarre, c’est qu’on assiste actuellement à un massacre boursier sur les banques. Les investisseurs allègent leur portefeuille en actions bancaires pour se tourner vers les autres secteurs. Les banques leur semblent dangereuses. Nous avons même assisté hier à une chute plus rapide du cours des grandes banques que de l’indice CAC 40. C’est une réaction plus émotionnelle que véritablement fondée sur des données rationnelles.

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Néanmoins, si cette défiance vis-à-vis des banques paraît irrationnelle, elle est bien là. Les banques centrales pourraient donc être incitées à la prudence en réduisant l’augmentation de leurs taux d’intérêt par rapport à ce qui était prévu, d’autant que les hausses des taux directeurs n’ont pas prouvé leur efficacité réelle contre l’inflation jusqu’à présent.

Une annonce de la Banque centrale européenne (BCE) est attendue ce jeudi 16 mars. Jusqu’à hier, la majorité des experts pensaient que la BCE allait quand même maintenir l’augmentation de 0,5 % qui était annoncée et qu’il y aurait un infléchissement de sa politique lors des réunions suivantes. Mais si demain ou après-demain les turbulences des marchés financiers persistent, il se pourrait que la BCE soit contrainte de n’augmenter ses taux que de 0,25 %. Cette réduction de la voilure sur les taux directeurs pourrait réduire à moyen et long terme la rentabilité des banques. »

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