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Ulysse et son arche

Le roi de mon enfance était un chat gris avec des reflets bleus. Il s’appelait Ulysse. Il était élancé comme un jeune homme qui s’en va pour la vie. Ce devait être un bâtard comme on disait mais pour nous, à la maison, c’était un chartreux. Le mot, à l’oreille de l’enfant, portait une belle part de mystère : c’était le bon.

Un jour Ulysse n’est pas revenu de sa tournée dans les jardins. Une des nombreuses gâchettes du village avait dû confondre mon petit sphinx avec une de ces cibles que certains hommes aiment se donner dans leur glorieuse marche vers le néant.

À la maison, on ne disait pas qu’Ulysse était mort, mais : il a disparu, il est parti pour un long périple. C’est ainsi qu’avant de connaître le personnage d’Ulysse, avant même de découvrir, à l’école, le sonnet de Du Bellay : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage », je savais que tout cela était vrai, d’une grande vérité douloureuse, entêtante comme le regret. Un chat me l’avait appris : les êtres viennent et s’en repartent, il existe une vertu de l’attente et de la fable, les noms que l’on porte sont une prophétie qui nous prédestine.

Dans les scènes qui suivent la mort de mon père, deux se regardent en miroir. Dans la première, le pasteur de Beauvais entre dans la maison en émoi. Tout le monde a les yeux rougis et s’agite, sauf un enfant de neuf ans qui est adossé à un radiateur, l’air absent, impassible. L’homme demande tout haut : « Qui est celui-là ? » La parole de glace m’entre dans l’oreille comme une gifle à jamais. Et il y a l’autre scène : le même enfant est allongé sur le tapis persan du grand salon. Seul, au milieu de ses deux chiens. Le griffon Korthals et le berger allemand. Quetsche et Mocky. L’enfant contemple le plafond vide et les chiens le veillent en silence, en lui léchant de temps à autre le visage de leur langue tendrement râpeuse aux saveurs de navet : la miséricorde et la loyauté existent.

Aujourd’hui, quand je sors de l’appartement, à cinq heures du matin, pour aller prendre mon train, il y a presque toujours un oiseau qui m’encourage. Je ne connais pas son nom. La pensée est encore légèrement endormie. La Bible ouverte sur la commode, tout à l’heure, m’a accueilli à bras ouverts, j’ai remis à ma bouche la parole éternelle, dans la vieille traduction d’Ostervald : « J’ai serré ta parole dans mon cœur. » Et maintenant, c’est une autre bénédiction, celle de cet oiseau que je ne vois pas et qui chante, dans son trille ou son morse, la joie d’être au monde.

Je ne peux pas entendre ces chants de confiance sans éprouver immédiatement tendresse et admiration pour les infatigables veilleurs, beaucoup plus vaillants et généreux que nous : « En réalité rossignol tu es un colosse » (Christophe Langlois, Seconde innocence, Gallimard, 2019). Un colosse sans esbroufe, qui ne se paie pas au passage, ne demande rien en échange, qui accomplit son labeur de toujours sans se plaindre. Quelle leçon !

Sur mon bureau, aussi, une petite arche s’est constituée. L’Idée perroquet du philosophe André Hirt (Kimé, 2022) écoute, avec une délicatesse infinie, ce que Loulou, le perroquet de Félicité dans le conte Un cœur simple de Flaubert, nous dit de la folie douce que devient la littérature quand elle s’affranchit des bornes étroites où la société voudrait l’enfermer : un rien, du vent, mais qui souffle sur nos vies avec la force de soulèvement de l’Esprit Saint.

Tout à côté, il y a L’École du petit âne (Conférence, 2022) d’Anne Savary, un livre enluminé d’humilité qu’on pourrait glisser dans sa poche, près du cœur, pour chasser les orgueils et nous ramener à la source assoiffée du Frère : « T’ai-je assez aimé aujourd’hui ? » Ou ce livre au titre envoûtant : Mon seul désir vient des étoiles (Conférence, 2022), dont l’auteur, Bruno Roza, a eu l’idée de faire parler tout un bestiaire – une licorne, un serpent, une vache, un cheval – venu d’œuvres d’art comme les fresques de Lascaux, les toiles de Brueghel ou de Goya. Parmi ces prosopopées, les moineaux de Giotto s’adressent au loup de François, dont les yeux sont déjà en train de se clore à jamais : «Va maintenant, va, les routes du ciel t’appartiennent. »

Il y a enfin l’histoire du chat Rroû, de Maurice Genevoix (La Table ronde, 2022), où l’on ne sait pas ce qui enchante le plus, du style de l’écrivain ou des illustrations de Gérard DuBois : ils nous offrent ensemble un suspens du temps et rouvrent, dans les cœurs fatigués par les morsures du monde, le chemin de la simplicité. Dans nos myopies, on appelle livres pour enfants ces livres qui gardent, intact, l’esprit de l’enfance.

Cet esprit dont certains poètes seront à jamais les messagers dans nos vies, comme Francis Jammes qui est parti au paradis avec les ânes dans un cortège où j’entrevois deux chiens et un chat gris nommé Ulysse.

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