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« Quelle place pour l’être humain dans les progrès en neurosciences ? »

Ce qu’on appelle « les neurosciences » est un ensemble de recherches scientifiques sur le cerveau, dont le but est de mieux comprendre comment il fonctionne. Sur le plan strictement objectif, ce qu’on sait aujourd’hui est sans commune mesure avec ce qu’on en savait il y a quelques décennies.

Ces nouvelles connaissances inspirent de nouvelles technologies, les « neurotechnologies » et des intelligences artificielles, notamment pour compenser certaines déficiences du corps humain. Si ce sont de grandes promesses, dont l’immense majorité est encore incertaine, la question se pose de savoir quelle sera la place de l’être humain au milieu de ces progrès.

Ce que signifie être humain

Il ne s’agit pas de faire de l’éthique d’anticipation, mais de mettre en évidence la chose suivante : que ce soit dans un dessein de « réparation » du corps, ou dans celui de son amélioration, la question de ce que signifie être humain se pose avec gravité. Prenons l’exemple des interfaces cerveau-machine (ICM), qui pourraient apporter des solutions compensatrices à la perte d’une fonction cérébrale ou motrice.

Ainsi, une personne privée de la parole suite à un « locked-in syndrom » (la personne est consciente dans un corps qu’elle ne peut plus physiquement mettre en mouvement) pourrait recourir à ce type de neurotechnologie pour externaliser ce qu’elle est encore capable de se dire dans sa tête.

Une distinction brouillée

Mais ces progrès en inspirent d’autres, dans le domaine du divertissement, de la cybersécurité, de l’éducation, des administrations, de l’e-commerce. Ils laissent imaginer l’émergence de nouvelles entités non-vivantes et non-humaines pourvues d’une complexité et d’une certaine forme d’expérience intérieure (grâce à la simulation d’émotions, par exemple). Cela n’est pas sans brouiller la distinction jusque-là admise entre l’être humain et la machine, et il n’est pas inintéressant de souligner que le Parlement européen a déjà nourri des réflexions sur l’éventualité d’un nouveau statut juridique de la personne, dédié à ce type d’entité et qu’elle a appelé la « personne électronique » (1).

Si, pour l’heure, cette option n’a pas été retenue, on peut s’interroger sur la forme que pourrait prendre la reconnaissance de certains droits et devoirs pour ces êtres totalement artificiels et équipés d’une forme d’intelligence, ou pour des individus dont le fonctionnement cérébral utiliserait un dispositif artificiel « intelligent » totalement incorporé dans leur corps (notamment leur cerveau), pour compenser une déficience (hybridation être humain-machine).

Des neurones artificiels

Le domaine de l’informatique est celui peut-être où ce questionnement philosophique et anthropologique est le plus difficile. Certaines recherches actuelles consistent en effet à simuler artificiellement des caractéristiques essentielles des réseaux de neurones biologiques (« informatique neuromorphique »), à l’image de la plasticité cérébrale, c’est-à-dire la capacité de notre cerveau à développer de nouvelles connexions neuronales durant toute notre vie. Dotés de cette capacité, les neurones artificiels pourraient se synchroniser aux biologiques pour ne former plus qu’une seule population de neurones. L’intérêt est de leur permettre de communiquer en temps réel, et de fluidifier le contrôle de dispositifs robotiques, comme un synthétiseur vocal dans le cadre d’une perte fonctionnelle de la parole.

En parallèle, d’autres personnes projettent d’utiliser ce type de neurotechnologies pour fusionner l’intelligence humaine avec une intelligence artificielle. Si le projet Neuralink, d’Elon Musk, contient aussi des objectifs thérapeutiques, il s’inscrit typiquement dans cette logique d’augmentation des capacités humaines au moyen d’implants cérébraux neuromorphiques.

Plus de mémoire, plus de capacité dans le traitement des informations, plus de sensations de bien-être, voire la possibilité de transférer sa propre conscience dans une machine pour goûter à l’immortalité, les finalités de cette fusion souhaitées par Musk ne manquent pas. C’est sans compter, toutefois, sur les nombreux obstacles technologiques qui demeurent, comme la biocompatibilité de l’artefact dans le cerveau sur une longue durée. Autant dire qu’il reste un gouffre entre la réalité de ces applications et les souhaits des esprits futuristes.

Quid des progrès de l’esprit ?

Qu’il s’agisse des innovations thérapeutiques, de compensations, dans le renforcement des capacités humaines existantes ou dans l’ajout de nouvelles, que devient l’être humain dans tout cela ? Les progrès dans les sciences du cerveau s’accompagneront-ils aussi du progrès de l’esprit, notamment en permettant aux individus de mieux vivre en paix ensemble, dans le respect de leur milieu – où s’intègrent aussi leurs artefacts ?

Il ne s’agit pas d’adopter une attitude catastrophiste ni d’idolâtrer le progrès technologique. Il s’agit plutôt d’appeler les acteurs des sciences du cerveau, ceux des humanités (philosophes, sociologues, anthropologues, juristes, psychologues…), du politique et de la société civile à questionner ensemble ; de résister ensemble à l’entre-soi pour construire collectivement ce que nous estimons être le « bien commun » sous l’éclairage des neurosciences, sans s’y réduire.

Si toutes ces avancées condamnaient, à court, moyen et long terme, à penser le progrès matérialiste sans jamais plus réfléchir aux progrès de la pensée, alors cela ferait des progrès en neurosciences un absolu, et réduirait l’être humain à un simple support, pire une réalité négligeable et remplaçable.

CET ARTICLE A ETE COPIE SUR www.la-croix.com

Written by Mark Antoine

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