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« Nous suggérons que soient créées dans tous les hôpitaux des consultations de fin de vie »

Nous étions près de 150 vieilles et vieux, de 80 ans en moyenne, venus de tous bords et de partout en France au Théâtre du Soleil les 23 et 24 janvier derniers à l’appel du Conseil national autoproclamé de la vieillesse pour réfléchir et travailler ensemble sur la question de la mort et des conditions du mourir. Nous voulions contribuer à notre façon à la consultation citoyenne lancée sur le sujet par le président de la République il y a quelques mois.

Il y avait là une très grande majorité de femmes, près de 80 %. Serait-ce qu’elles sont davantage disposées à regarder la mort en face, comme tout ce qui fait partie de la réalité et du concret de la vie ? Pour qu’il y ait vie, il faut qu’il y ait mort. Et vice versa. Les femmes savent cela. Intuitivement. Dans leur corps.

Oser le « je » sur la mort

Un deuxième élément remarquable de cette rencontre tient à la facilité avec laquelle toutes et tous ont parlé depuis eux-mêmes, osant le « je », le revendiquant même, partageant à voix haute leurs craintes et leurs espoirs, le plus souvent fondés sur la mémoire, sourdement présente, d’histoires proches. Un troisième souvenir marquant de ces journées est qu’elles se sont accompagnées d’une grande chaleur et tendresse entre nous. Comme si réfléchir à ce sujet grave nous rendait proches les uns des autres, dans une bienveillance, une fraternité, une sororité, enfin retrouvées. Loin des disputes, invectives, violences et autres ruptures définitives, si fréquentes dans les débats de société d’aujourd’hui. Qu’il était bon de sentir cela !

Nous avons abouti à une position quasi unanime, organisée autour des principaux points suivants :

1. Il est temps de laisser chacun libre de décider de sa mort pour lui-même, ainsi que des conditions de celle-ci. Par principe. Parce que c’est l’un des derniers droits humains fondamentaux qu’il reste à obtenir aux hommes et femmes libres que nous sommes. En s’assurant que cette ultime liberté sera ouverte et accessible à égalité pour tous, y compris ceux qui sont isolés, démunis ou devenus moins capables de s’exprimer pour eux-mêmes.

2. Il convient pour cela qu’il soit possible pour chacun de s’autodéterminer de façon libre et éclairée et d’accéder à l’accompagnement à mourir qui lui convient le mieux. À cette fin, nous suggérons que soient créées dans tous les hôpitaux des consultations de fin de vie, qui permettent de rencontrer aussi souvent que nécessaire un interlocuteur (pas nécessairement un soignant), susceptible de répondre à toutes les questions que l’on se pose à ce sujet.

3. La mort idéale est selon nous une mort apaisée, qui survient plutôt chez soi qu’à l’hôpital. Mais surtout, une mort que l’on n’affronte pas seul, vers laquelle on est accompagné par ceux que l’on aime, après avoir pris le temps de les convaincre d’accepter sereinement notre décision et d’être présents à nos côtés le moment venu ; une mort accompagnée aussi par la société, dont nous attendons qu’elle organise pour chacun les conditions d’une mort solidaire, et non d’une mort solitaire, au moment où nous choisissons, après y avoir intensément réfléchi, et en toute conscience, de quitter la vie.

4. Il faut socialiser la mort bien davantage qu’elle ne l’est aujourd’hui, arrêter de la cacher, de l’escamoter, de ne lui donner ni sa juste place, ni le temps qu’elle nécessite pour être apprivoisée, conscientisée, vécue. Parlons de la mort en société. Multiplions les occasions de le faire. C’est à ce compte qu’elle devient source de vie et de fraternité.

Une défiance contre les médecins

Bien d’autres choses importantes se sont dites encore, riches, comme le fait que nos convictions sur ces sujets ne sont pas liées au fait que nous nous sentirions plus proches de la mort du fait de l’âge. Tous, y compris les quelques nonagénaires et même centenaires qui s’étaient déplacés ce jour-là, ont exprimé combien ils aiment encore puissamment la vie, et souhaitent la poursuivre le plus longtemps possible.

Mais au cours de cette rencontre mémorable, autre chose aussi a émergé, qui m’a été d’une infinie tristesse. Il a été crié une défiance forte, irrépressible, quasi unanime, envers nous les médecins. Sur ce sujet de la mort et de l’accompagnement à mourir, nous serions devenus inaccessibles, inexistants, débordés, pas à l’écoute, peu empathiques. Bref, prêts à nous en décharger, à le considérer hors du champ de notre métier. Que s’est-il donc passé pour que nous en soyons arrivés là ? Sûrement sommes-nous pour partie responsables de nous être ainsi laissé entraîner loin de l’essentiel. Mais la société tout entière ne l’est-elle pas, elle aussi ? Se rend-elle compte à combien d’injonctions paradoxales et perpétuellement renouvelées elle nous soumet ?

« Ne pas laisser son prochain seul face à sa solitude, sa souffrance et sa mort, voilà “la vocation médicale de l’homme” qui s’impose à tous », écrivait il y a quelques jours Martyna Tomczyk dans ce même journal, citant Emmanuel Lévinas. S’il s’impose à tous, ce devoir médical ne s’impose-t-il pas en premier lieu aux médecins que nous sommes ? Gageons que c’est en nous réinvestissant auprès de nos patients, jusqu’à leur assurer que nous serons là, à leurs côtés, lors de leurs derniers instants, y compris en consentant à leur apporter l’aide qu’ils souhaitent, solidairement, fraternellement, au moment qui sera le leur, et dont ils auront décidé en toute liberté, que nous regagnerons leur confiance et les lettres de noblesse du magnifique métier qui est le nôtre.

CET ARTICLE A ETE COPIE SUR www.la-croix.com

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