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« Notre inertie en Syrie, nous en payons le prix aujourd’hui en Ukraine »

« Raconter, c’est affirmer l’extension du domaine du vivant. »

Frédéric Boyer, Évangiles

Le temps de la guerre est revenu en Europe. Nous avions fait mine de l’oublier, enfants gâtés de la construction européenne, après 1945. Comme si la paix était une évidence, une insouciance de notre monde bien portant. Il y eut pourtant le long siège de Sarajevo, la destruction de Vukovar ou du pont de Mostar, les massacres de Srebrenica, mais les Balkans ne sont pas tout à fait l’Europe, pour certains.

Il est possible de s’en détourner ou de ne pas s’en souvenir. Laissons la guerre à l’autre rive de la Méditerranée, qui depuis 1945 au fond n’a pas cessé – 1948, 1956, 1967, 1973… et depuis lors la guerre est toujours là entre Israël et Palestine. La décennie noire en Algérie, les « guerres américaines » dans le Golfe et en Irak. Les guerres après les révolutions arabes, en Syrie, en Libye et jusqu’au Yémen. Sans oublier l’implosion du Liban, comme les interventions militaires répétées de la Turquie d’Erdogan, contre les Kurdes…

Penser la Méditerranée

La guerre ne fait pas retour, dans le monde méditerranéen, elle a toujours été là, ou presque. Cette dissymétrie, entre Europe et Méditerranée, doit être mieux prise en compte si l’on veut tenter d’écrire une « histoire à parts égales », entre les deux rives. C’est l’horizon de pensée des Rencontres d’Averroès, à partir de Marseille, chaque année à l’automne. Une invitation à décentrer notre regard et à renverser nos perspectives pour essayer de « penser la Méditerranée des deux rives » et sortir de l’indifférence.

« Un homme ne peut vivre véritablement sans être un citoyen et sans résister. L’indifférence, c’est l’aboulie, le parasitisme, et la lâcheté, non la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents. L’indifférence est le poids mort de l’histoire », nous rappelle Gramsci. Ce vif de l’histoire en cours, ce sont le plus souvent les récits qui nous en donnent le sel, qui nous requièrent pour ne pas rester inertes.

Comment consentir au pire, les yeux ouverts sur ce qui nous arrive ? Jean Genet, à Sabra et Chatila, Anna Politkovskaïa, en Tchétchénie, Jean Hatzfeld, en Bosnie… Ils sont là, ceux qui cherchent à nous raconter la guerre pour mieux nous faire prendre la mesure du monde qui vient. Comme André Markowicz, grand traducteur du monde russe, qui nous interroge : « Et si l’Ukraine libérait la Russie ? Si l’électrochoc provoqué par le désastre ukrainien arrivait en Russie à réveiller les consciences et à changer l’histoire russe ? » Apprendre la guerre par les récits, comme nous y invite, presque rituellement, Jean-Yves Jouannais, à travers son Encyclopédie des guerres, ou Moab, que nous pourrons retrouver aux Rencontres d’Averroès à Marseille.

Consentir à l’empire de la force

Il ne s’agit en rien de célébrer la guerre, mais plutôt d’apprendre, ou de réapprendre, à ne pas consentir à l’empire de la force.

Notre inertie en Syrie, nos équivoques, nos compromissions et notre indifférence, notre façon d’accepter le rôle dévastateur de la Russie, au nom d’un récit falsifié – le régime de Bachar Al Assad nous protège de Daech –, nous en payons le prix aujourd’hui en Ukraine. La Syrie, « pays brûlé », a été le laboratoire politique et militaire de la Russie de Poutine. Il a pu mesurer notre incapacité à réagir, notre impuissance face à la brutalité insensée de ses méthodes.

Pourquoi ne pas continuer ? L’empire de la force est à ses yeux la seule règle qui vaille. Il n’y a aucune raison de se gêner face au ventre mou des démocraties consentantes, et même renonçantes. Bercées par l’illusion du « doux commerce », qui pourrait faire évoluer des régimes aussi durs que la Russie politico-mafieuse de Poutine ou l’empire chinois de Xi Xinping, ce nouveau totalitarisme du XXIe siècle (n’est-ce pas, M. Scholz et votre récent voyage en Chine ?), les « démocraties libérales avancées » continuent, comme si de rien n’était, alors que nous avons déjà basculé dans un autre monde et que nous n’en avons pas encore vraiment pris toute la mesure.

« Étrange défaite » qui se prépare si nous ne sommes pas mis en alerte, saisis au vif par d’autres récits que les histoires lénifiantes que l’on nous sert. Dès l’ouverture de ses Feuillets d’Hypnos, grand texte né de la Résistance face à l’occupation nazie, René Char nous alertait : « Ces notes marquent la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils, et décidé à payer le prix pour cela. » Quel prix sommes-nous prêts à payer pour défendre ce que nous sommes ?

La question est devant nous, et elle reste ouverte…

CET ARTICLE A ETE COPIE SUR www.la-croix.com

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