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Les trous noirs découvert par un mystique hindou ? Oppenheimer : partie I

À bien des égards, Robert Oppenheimer fait penser quelque peu à Blaise PascalBlaise Pascal dont on a fêté en juin 2023 le quadricentenaire de sa naissance. Chateaubriand parlait d’un « effrayant génie » à propos de Pascal et, tout comme lui, Oppenheimer était un enfant précoce, aussi doué pour les sciences que pour la littérature, et dont la santé aussi bien mentale que physique pouvait s’avérer problématique.

Le grand public le connait sans doute mieux maintenant avec le film que lui a consacré Christopher Nolan et qui ne fait pas que le présenter comme le père de la bombe atomique. En fait, il existe plusieurs excellentes biographies d’Oppenheimer depuis un moment déjà. Celle de Kai Bird et Martin Sherwin est souvent citée et leur a valu le Prix Pulitzer en 2006. Elle a été traduite en français récemment sous le titre « Robert Oppenheimer – Triomphe et tragédie d’un génie ».

Mais il en existe une très bonne aussi, dont cet article s’inspire fortement, et que l’on doit au Français Michel Rival. Flammarion l’avait publiée en 1995 mais elle a été republiée aux Éditions du Seuil qui, par la suite, l’ont même rendue disponible en format kindle. C’est une excellente référence sur tous les aspects de la vie d’Oppenheimer, sa trajectoire intellectuelle et scientifique, cette dernière étant moins accessible et donc moins connue. C’est l’occasion de s’y attarder un peu ainsi que sur son intérêt pour la philosophie et le mysticisme hindou qui peut sembler étrange pour un scientifique respectant les canons du rationalisme, ou du positivisme d’un Auguste Comte.

Physicien encensé, déchu puis réhabilité, Robert Oppenheimer est le père de la bombe atomique. Voici l’histoire de l’homme qui a changé la face de la guerre, puis du monde. © France Culture

Oppenheimer, un surdoué des langues et de la géologie

Rapidement, on sait donc bien sûr qu’Oppenheimer est né le 22 avril 1904 à New York dans une famille riche, issue de juifs allemands émigrés d’Europe. Tout comme dans le cas d’un autre effrayant génie — peut-être plus encore, à savoir le Hongrois John von Neumann dont la trajectoire va recouper à plusieurs reprises celle d’Oppenheimer –, sa famille va stimuler dès son plus jeune âge son développement intellectuel. Un des résultats en sera que, pris de passion par les roches, les cristaux et leur étude au moyen de la physique et de la chimiechimie, le jeune Robert Oppenheimer se verra invité par les membres du Club minéralogique de New York pour donner une conférence à propos des travaux qu’il a menés sur les formations géologiques visibles à Central Park et dont il a fait part à des géologuesgéologues membres de ce Club. C’est un enfant de 12 ans qu’ils vont voir arriver au pupitre, déclenchant le rire et la stupéfaction de ceux qui pensaient voir arriver un adulte.

Il est bien connu que plusieurs physiciens et mathématiciens de génie du début du XXe siècle, la majorité pourrait-on dire, sont nés dans des familles d’ascendance juive d’une façon ou d’une autre. C’était vrai d’EinsteinEinstein mais aussi de Niels BohrNiels Bohr et Richard Feynman ou encore Roger Penrose et Grothendieck, pour ne citer qu’eux.

Ce n’est peut-être pas si étonnant en raison d’un mouvementmouvement de pensée juif des XVIIIe et XIXe siècles appelé « La Haskala » (en hébreu : השכלה, litt. « Éducation »). Fortement influencé par le mouvement des Lumières, un de ses buts était de promouvoir chez les juifs une culture générale axée sur les sciences, la philosophie et la littérature.

Ce qui est certain dans le cas d’Oppenheimer, c’est qu’il va s’intéresser très jeune non seulement à la minéralogie et à la chimie mais aussi à la littérature et qu’il va écrire des poèmes déjà avant son adolescenceadolescence, apprenant aussi bien le français que l’allemand, lisant Baudelaire et  T. S. Eliot, connaissant suffisamment le grec pour lire dans le texte Homère et Platon. Sa mère lui fera prendre des cours de piano et plus tard son fils, tout comme elle, deviendra propriétaire de certains tableaux de Van Gogh.

En 1963, le magazine The Christian Century ayant demandé à Oppenheimer quels livres avaient façonné son « attitude professionnelle » et sa « philosophie de la vie » il répondra, entre autres, Les Fleurs du Mal, La Divine Comédie de Dante, L’Éducation Sentimentale de Flaubert, le Théétète de Platon et, bien sûr, la Bhagavad-Gita, terme sanskrit se traduisant littéralement par « ChantChant du Bienheureux » ou « Chant du Seigneur » qui est la partie centrale du Mahabharata, « La Grande Guerre des Bhārata », un poème épique rivalisant avec les ouvrages d’Homère et qui est l’un des textes fondateurs de l’hindouisme avec le Ramayana.

Dans une interview, Oppenheimer fait allusion aux passages de la Bhagavad-Gita que lui a inspiré l’explosion de la première bombe atomique. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ».© AtomicHeritage

Des physiciens quantiques mystiques

Plus tard, avant la Seconde Guerre mondiale, il va aller jusqu’à apprendre le sanscrit pour pouvoir lire dans le texte la Bhagavad-Gita. En fait, à cette époque, déjà devenu un physicienphysicien rivalisant avec plusieurs des fondateurs de la mécanique quantique, notamment Max BornMax Born et Paul DiracPaul Dirac, il est loin d’être une anomalieanomalie parmi les scientifiques de génie s’intéressant à la philosophie hindoue, fut-elle bouddhique, au point d’apprendre le sanscrit.

C’est d’ailleurs ce qu’a fait aussi André Weil, le frère de Simone, l’un des fondateurs du groupe Bourbaki et qui aura des relations houleuses avec Oppenheimer après la Seconde Guerre mondiale, lorsque Oppenheimer prendra le poste de directeur de l’Université de Princeton — dans ce contexte, Il ira jusqu’à écrire une lettre à Oppenheimer directement dans le français de Rabelais et Montaigne, sachant pertinemment qu’Oppenheimer le connaissait.

Citons quelques exemples.

Erwin Schrödinger, bien que très marqué par la culture grecque, mentionnera à plusieurs reprises son intérêt pour la philosophie hindoue (notamment dans son ouvrage My View of the World). Plus récemment, on a des témoignages dans le même sens au sujet du Vedanta et du Bouddhisme respectivement de Thibault Damour et Carlo Rovelli (avec les textes de Nāgārjuna). Mais on pourrait également citer le grand cosmologiste Andrei Linde derrière la théorie de l’inflation éternelle, et l’un des fondateurs de la cosmologie quantique à boucles, le physicien Abhay Ashtekar.  

Précisons tout de suite qu’il n’existe aucune trace écrite ou témoignage laissant penser qu’aussi bien Oppenheimer que Schrödinger (ou Linde) étaient croyants au sens large et, en particulier, de religion hindoue. Pour paraphraser — partiellement — un célèbre texte de Kant, on peut parfaitement sympathiser avec des idées mystiques, dans les limites de la simple raison, et donc sans être croyant ou religieux. Un point de vue qui est d’ailleurs exprimé aussi dans le court texte de Bertrand RussellBertrand Russell, Le mysticisme et la logique.

Voici le passage et le contexte auxquels Oppenheimer fait allusion en citant la Bhagavad-Gita dans leur mise en scène par Peter Brooks. Le prince Arjuna y parle avec Krishna, en fait un avatar, une incarnation matérielle d’un aspect de la trinité hindoue, Vishnou. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle blanc en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître. Cliquez ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, puis sur « Sous-titres » et enfin sur « Traduire automatiquement ». Choisissez « Français ». © YajnavalkyaDasa

Oppenheimer se voit comme Arjuna devant Krishna

Toujours est-il que l’on ne sera donc pas surpris de voir Oppenheimer penser, comme il le dira plus tard, à un célèbre passage de la Bhagavad-Gita au moment où il voit l’explosion de la première bombe atomique le 16 juillet 1945 à Alamogordo dans le cadre du projet Manhattan.

Il suffit de voir le contexte de ce passage dans l’adaptation en 1989 du Mahabharata par Peter Brooks en une mini-série télévisée internationale en 6 épisodes de 55 minutes pour comprendre qu’Oppenheimer se voyait dans la situation d’Arjuna (voir l’excellent article The Gita of J. Robert Oppenheimer de James A. Hijiya), en proie initialement à des doutes quant à la nécessité pour lui de mener une guerre menant à des morts injustifiées.

On fait parfois l’erreur de penser qu’Oppenheimer se voyait en destructeur des mondes et donc comme un des avatars de la trinité hindoue.

On sait qu’Oppenheimer, au moins depuis l’adolescence, était en proie à des épisodes de dépression et que son humeur oscillait entre la claire conscience de sa supériorité intellectuelle, qui pouvait parfois le rendre détestable socialement, et une insécurité chronique que trahissait sa consommation excessive de tabac. Le début du XXe siècle, la catastrophe de la Première Guerre mondiale et, pour un juif comme lui, ce qu’il se passait dans l’Allemagne des années 30 — et plus généralement dans le monde à ce moment-là, que ce soit la crise de 1929 ou la Révolution russe — , conduisaient plus que jamais des esprits comme ceux d’Oppenheimer ou Bertrand Russell à s’interroger sur la condition humaine et la nature de la réalité, des rapports de l’individu avec la société, l’état et toutes les questions éthiques qui en découlaient dans un monde où les repères construits en Europe de la Renaissance chrétienne à la révolution industrielle des Lumières s’effondraient.

Certains des grands textes philosophiques hindous pouvaient servir de réponses aux angoisses existentielles pascaliennes, d’autant plus que la métaphysique qu’ils exposent avec des conceptions sur les rapports entre l’esprit et la matière, la conscience individuelle, l’un et le multiple ont des points de connexion et de compatibilitécompatibilité remarquables avec ce que la théorie quantique développée par Heisenberg, Pauli, Bohr, Born et Schrödinger suggérait dès la fin des années 1920.

Si la totalité des liens entre la mécanique quantique et le New Age s’appuyant soi-disant sur la philosophie hindoue sont « fumeux » et pseudo-scientifiques, on peut toutefois mieux comprendre pourquoi Oppenheimer et donc plusieurs de ses collègues s’y sont intéressés pour de bonnes raisons en lisant les traductions et les commentaires de la Bhagavad-Gita et des tout aussi fameuses Upanishads faites par Sri Aurobindo le philosophe, poète, révolutionnaire et mystique hindoue plusieurs fois proposé pour le prix Nobel de littérature. Connaissant parfaitement la culture européenne, admirateur de la Révolution française et lisant dans le texte original les auteurs grecs et latins de l’Antiquité, ses ouvrages font le pont entre l’est et l’ouest.

Sans surprise, étant donné les parallèles que l’on peut dresser entre les idées philosophiques d’Aurobindo et celles de Teilhard de Chardin, on verra après sa mort Oppenheimer faire partie d’un comité scientifique, comptant également le physicien Maurice de Broglie, frère du prix Nobel de physique Louis de BroglieLouis de Broglie, pour la publication des œuvres de Teilhard quasiment mises à l’index par le Vatican qui avait même tenté de les détruire physiquement.

Trente minutes avec Robert Oppenheimer, RTF, 05/06/1958. Pierre Desgraupes rencontre Robert Oppenheimer pour une interview exceptionnelle. Il est responsable du projet Manhattan, le premier essai atomique américain du 16 juillet 1945 dans le Nouveau-Mexique, et père de la bombe atomique américaine. Le physicien est accompagné de son collègue français, Louis Leprince Ringuet, qui échange avec lui sur la responsabilité de l’Homme de science dans la société. S’exprimant en français, Oppenheimer explique que le scientifique doit respecter et rechercher la vérité. Il doit aussi transmettre et expliquer ce qu’il a découvert. Il évoque les doutes qu’il a eus sur la bombe atomique : des doutes d’Homme, dit-il. Malgré tout, il n’est pas pour une restriction de la science : tout ce qui est possible doit être fait. « C’est le destin de l’Homme de savoir tout ce qu’il peut », dit-il. © INA Histoire

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