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« Les scandales empêchent tout discours de l’Église sur la sexualité »

La Croix : Dans les cortèges de la Manif pour tous, des catholiques défendent publiquement une certaine vision de la famille. Ce moment constitue-t-il un point de bascule du catholicisme français sur les questions de genre et de sexualité ?

Céline Béraud : La mobilisation contre le mariage pour tous est en réalité préparée par toute une phase antérieure de production d’un discours et de constitution de réseaux au sein du catholicisme. Au milieu des années 1990 déjà, alors que se pose la question de l’accès à la contraception et à l’avortement dans les pays du Sud, le Vatican se mobilise pour faire barrage à ce qu’il appelle « l’idéologie du genre ».

En 2004, dans une lettre aux évêques, Joseph Ratzinger (alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, NDLR), futur Benoît XVI, rappelle le discours de l’Église sur la complémentarité homme femme, désapprouve les unions de même sexe et l’homoparentalité. En France, l’épiscopat et plusieurs personnalités catholiques se mobilisent contre le pacs en 1999.

D’abord limité à quelques cercles assez confidentiels, ce discours anti-genre gagne en audience en 2011, lors de la querelle des manuels scolaires de SVT au lycée. Cette première mobilisation constitue un peu la grande répétition avant la « manif pour tous ».

Que représente la mobilisation dans ce processus ?

C. B. : C’est presque la fin d’un moment, du moins son aboutissement. La Manif pour tous donne à voir le déplacement du centre de gravité du catholicisme vers son pôle plus conservateur, dont les questions de genre et de sexualité sont devenues un marqueur saillant. Ce pôle conservateur l’a emporté dans l’épiscopat et a gagné la bataille de la communication, en monopolisant la parole catholique légitime. Le catholicisme est alors décrit comme une citadelle assiégée : il serait confronté à des évolutions législatives qui iraient à l’encontre du bien.

Or ce qui est masqué par la controverse publique, c’est que ces questions de genre et de sexualité se posent aussi à l’intérieur de l’Église. Je fais mes premières observations sur les servantes d’assemblée en 2007 et déjà, cela provoque un clivage dans les paroisses. Le Comité de la jupe est créé en 2009 contre des propos misogynes du cardinal André Vingt-Trois…

Après La Manif pour tous, ces questions de genre et de sexualité semblent moins présentes dans le débat…

C. B. : La loi (ouvrant le mariage aux couples de même sexe, NDLR) est votée puis promulguée en mai 2013. Les évêques, conformes à leur position légaliste, ne vont plus soutenir son abolition même s’ils la désapprouvent. Ils ont aussi pris conscience de la radicalisation du mouvement et de ses effets délétères. Dans les paroisses, beaucoup de gens sont heurtés par le fait qu’on a appelé à manifester pendant la messe.

Ils désapprouvent cette manière de parler à leur place, mais aussi l’homophobie qui s’est exprimée. Après la mobilisation, le travail pastoral d’un certain nombre de curés, c’est plutôt de recréer de la communion dans des communautés clivées.

Cela signifie que les catholiques finissent par accompagner le mouvement de la société sur ces questions ?

C. B. : Les groupes comme Alliance Vita ou La Manif pour tous n’ont pas disparu. Ils ont été très présents par exemple pendant les états généraux de la bioéthique en 2018. Mais ils ne paraissent plus faire corps avec le reste du catholicisme français.

Même dans les diocèses les plus mobilisés contre la loi, on a vu des initiatives émerger comme des marches et des retraites pour accompagner les personnes gays et lesbiennes. Après avoir beaucoup condamné, on remet l’accent sur l’accueil.

Les scandales sexuels viennent bouleverser ce panorama…

C. B. : Les abus rendent tout à coup très problématique un discours de l’Église catholique sur les questions de sexualité : si les clercs et – pire encore – les évêques ont eux-mêmes un comportement contre-exemplaire, quelle est leur crédibilité à dire au reste de la société le bien ou le mal en la matière ?

Tout à coup, le voile est levé : ces questions ne sont pas seulement des questions autour desquelles l’Église fait barrage contre le reste de la société : ce sont des questions internes. Et les scandales sexuels provoquent un tel séisme que les évêques ont beaucoup de mal à parler d’autre chose.

Les affaires d’abus font-elles évoluer les positions au sein même du catholicisme ?

C. B. : Ce qui est intéressant, c’est que les scandales sexuels font sauter les lignes traditionnelles. Une démarche comme Agir pour notre Église par exemple – qui naît à la suite de la remise du rapport de la Ciase – regroupe des conservateurs et des réformistes qui ont en commun la volonté que les évêques en tirent toutes les conséquences. Les clivages existent toujours, mais ils sont moins structurants du débat interne parce qu’il y a une convergence des gens de bonne volonté dans ce combat.

En plus de cela, les scandales relancent la réflexion sur la place des femmes, avec cette idée que l’altérité est souhaitable, que l’entre-soi clérical est néfaste, qu’il faut faire plus de place aux laïcs. Cela pose aussi la question de la sexualité cléricale, qui était un angle mort et un non-dit. Enfin, on assiste à un renouvellement générationnel dans le féminisme catholique.

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