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Les laboratoires vont-ils trop loin pour recruter des volontaires ?

Ce jour-là, Tim (1) était « stressé ». Après avoir répondu à un questionnaire sur son mode de vie et réalisé une batterie d’examens, l’étudiant en médecine de 23 ans a intégré son premier essai clinique, pour tester un médicament contre le diabète. « Je suis tombé sur une annonce Facebook qui proposait 2 400 € pour cinq jours d’hospitalisation. Comme j’avais besoin d’argent, je me suis dit pourquoi pas, même si j’avais un peu d’appréhension », témoigne-t-il. Pendant son séjour, Tim enchaîne les prises de sang, jusqu’à 15 par jour. « Une infirmière me réveillait toutes les nuits pour un prélèvement. C’était fatigant. » Deux ans plus tard, le jeune homme décide toutefois de retenter l’expérience, cette fois pour un essai plus court et avec à la clé « une somme intéressante ».

Chaque année, des centaines de personnes en bonne santé – les « volontaires sains » – participent à des essais de phase 1, la première étape dans le développement d’un médicament, destinée à évaluer sa toxicité (voir graphique ci-contre). En France, ces études donnent lieu à une indemnisation plafonnée à 4 500 € annuels, afin d’éviter la professionnalisation de la pratique. « Le but de la participation à un essai n’est pas de gagner de l’argent, mais au contraire de contribuer en conscience à l’augmentation des connaissances », expose le professeur François Chapuis, président de l’un des 40 comités de protection des personnes (CPP), ces instances rattachées aux agences régionales de santé et chargées de contrôler les essais cliniques au côté de l’Agence nationale du médicament et des produits de santé (ANSM).

Chez les volontaires, la motivation principale est pourtant bien d’ordre pécuniaire, selon Yves Donazzolo, président du centre de recherche clinique Eurofins Optimed. « Cela serait très difficile de recruter si les études étaient bénévoles, d’autant qu’il n’y a aucun bénéfice direct sur la santé des volontaires », développe-t-il. Dans son centre, la moitié des testeurs de médicaments sont étudiants. Une cible de choix : plus précaires, les 18-30 ans sont aussi en meilleure santé et soumis à moins de restrictions que le reste de la population. Depuis plusieurs années, le centre de recherche Biotrial, basé à Rennes, s’attache donc à recruter des jeunes, en développant sa communication sur les réseaux sociaux. « On a embauché il y a deux semaines une salariée à temps plein pour gérer nos différentes pages, et on réfléchit à se lancer prochainement sur ­TikTok. Le but, c’est de faire connaître notre travail et de rassurer ceux qui peuvent être inquiets », explicite François ­Peaucelle, le secrétaire général.

Sur Instagram, Biotrial affiche des témoignages de volontaires ravis de leur expérience, ainsi que les activités présentes au sein de ses locaux, comme des cours de yoga. La participation à des essais est décrite comme « un coup de pouce pour Noël » ou « une alternative au job d’été ». L’entreprise fait également la promotion de ses essais disponibles, en affichant ostensiblement le montant des indemnités. Plus surprenant encore : l’organisation de jeux concours, pour remporter une carte-cadeau de 100 € « à dépenser dans plus de 500 enseignes » ou des places pour des matchs de handball – un type de récompense aussi proposé par Eurofins Optimed.

Pour participer, les personnes intéressées doivent s’abonner à la « page » des entreprises et partager leur publication, une « manière de générer du trafic », explique François Peaucelle. « On a une agence de communication qui nous accompagne. Au-delà du numérique, on a diffusé l’année dernière des affiches dans le métro, des annonces dans des radios locales ou des journaux spécialisés », énumère-t-il. Ces actions ont un coût : le budget « publicité » peut atteindre « jusqu’à 100 000 € » pour les études où le recrutement est difficile.

Si cette communication peut étonner, elle n’en reste pas moins « incontournable », selon François Hirsch, secrétaire général du comité d’éthique de l’Inserm. Car la concurrence internationale est rude. « Dans des pays comme l’Inde, les essais cliniques coûtent beaucoup moins chers, et le recrutement des volontaires est plus facile car la législation est moins protectrice des citoyens », analyse-t-il. En France, depuis la loi Huriet-­Sérusclat de 1988, aucune recherche médicale ne peut être effectuée sans le « consentement libre, éclairé et exprès » du testeur. « Le problème, c’est que la lettre d’information détaillant l’objet de l’étude, les bénéfices attendus et les risques, est souvent longue et incompréhensible, ce qui peut décourager des volontaires », relate François Hirsch. « Dans notre comité de protection des personnes (CPP), on examine des documents qui font parfois 45 pages. C’est délirant ! », abonde François Chapuis.

Pour Biotrial, les rigidités administratives se situent plutôt dans le délai d’autorisation des études de phase 1 par l’ANSM. Dans une note interne de 2014, le centre de recherche estimait qu’entre 41 et 60 jours – parfois plus – étaient nécessaires, contre 30 en moyenne pour les pays compétiteurs. Or, chaque jour perdu pour un laboratoire est un jour d’exploitation du brevet en moins, « ce qui peut représenter de 1 à 3 millions d’euros de marge ».

Dans ce contexte, le recrutement des volontaires est un enjeu majeur. La communication des promoteurs doit néanmoins respecter certaines règles. « Chaque CPP doit valider la publicité autour d’un essai précis. Par exemple, quand un montant d’indemnisation est indiqué sur des affiches, nous demandons de le retirer, pour ne pas entrer dans une logique de marchandisation du corps », raconte François Chapuis. Ce contrôle ne concerne cependant pas les publications « générales » de Biotrial ou d’Eurofins Optimed, visant à faire connaître leur activité sur les réseaux sociaux ou dans les lieux publics. « Cela pose de graves questions éthiques, car un essai consiste à exposer des gens à des substances chimiques, potentiellement dangereuses », souligne François Chapuis.

Un constat partagé par Charlotte Deng, vice-présidente du CPP Île-de- France 1. « Participer à un essai n’est pas un acte anodin ou sans conséquence, et il ne devrait pas être “intéressant” d’un point de vue financier. Le fait d’y associer une modalité ludique, avec les jeux concours ou un système de parrainage, est aussi problématique. » Sur son site, Biotrial propose en effet de gagner « jusqu’à 250 € » dans le cas où un proche – famille ou ami – est intégré dans une étude.

Les critiques sur la dangerosité, Yves Donazzolo les modère : « Certes, le risque zéro n’existe pas. Mais il n’est pas supérieur à celui de la vie courante », insiste le numéro un d’Eurofins Optimed, avant de préciser qu’un médecin intervient toujours avant le début d’un essai, « pour répondre aux questions et recueillir le consentement ». À Biotrial également, l’encadrement est important. Surtout depuis la mort d’un volontaire dans son centre en 2016, un accident inédit en France. Testeuse de plusieurs médicaments, Nicole, 67 ans, a parfois ressenti « des vertiges » ou « des problèmes de constipation assez sévères » au cours des essais, mais dit ne s’être jamais inquiétée. « Tous les effets secondaires liés à l’étude nous sont très bien expliqués », rapporte cette retraitée.

Reste la question de l’indemnisation. Au ministère de la santé, l’augmentation du plafond de 4 500 € annuel est actuellement débattue, afin de l’aligner sur le coût de la vie. Une mesure soutenue par le secrétaire général de Biotrial, mais pour des raisons plus stratégiques : « Par rapport à nos concurrents étrangers, on est largement en dessous. Pour une même étude, un volontaire américain touche quatre fois plus qu’en France. » De son côté, François Chapuis craint qu’une telle hausse « attire encore plus de personnes précaires ». « La recherche française est pour l’instant responsable et raisonnable, estime le médecin. Si on met l’argent sur la table, on risque de pervertir le système. »

CET ARTICLE A ETE COPIE SUR www.la-croix.com

Written by Mark Antoine

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