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Les bienfaits de la nuit noire, un bien commun occulté

L’obscurité nocturne, qui définit les rythmes biologiques des organismes sur notre planète, est essentielle à la vie. Mais elle est menacée par une pollution lumineuse croissante.

Elle est l’un des lieux de notre ambivalence face à notre environnement. La nuit noire symbolise nos terreurs les plus archaïques, avec tous les monstres qu’elle pourrait recéler dans les replis de sa pénombre. Mais elle nous met aussi des étoiles plein les yeux. « La nuit noire est la source des mythologies gréco-romaines, de la réflexion philosophique sur notre place dans l’Univers, nos origines », évoque Olivier Las Vergnas, président de l’Association française d’astronomie.

Cette expérience sensible et métaphysique, universelle, va-t-elle finir par disparaître ? Parler de la nuit noire, c’est immanquablement évoquer aussitôt la pollution lumineuse, les méfaits de la lumière révélant en creux les bienfaits de l’obscurité. «Au milieu du parc du Morvan et du pic du Midi, 2 000 à 3 000 étoiles peuvent être visibles à l’œil nu par un ciel dégagé, poursuit Olivier Las Vergnas. À Paris, une trentaine au maximum restent difficilement perceptibles. »

Les zones d’où la galaxie d’Andromède, située à 2 millions d’années-lumière, reste bien visible se restreignent considérablement. En Europe et aux États-Unis, 99 % de la population ne vivraient plus sous un ciel étoilé, selon l’International Dark Sky Association. « Ce qui est perdu, c’est la dimension de partage de l’observation de la Grande Ourse et de Vénus que tout le monde expérimentait en zone rurale il y a cinquante ans », poursuit Olivier Las Vergnas.

À bonne distance d’une source de pollution lumineuse, pour peu d’avoir accordé à son œil le quart d’heure d’adaptation nécessaire, c’est tout un univers nocturne qui se révèle. « L’obscurité offre un rapport différent à la nature, qui passe aussi par les sons de la faune nocturne », rappelle Samuel Challéat, chargé de recherche au CNRS et coordinateur de l’Observatoire de l’environnement nocturne (Toulouse 2) qui mène une recherche-action en lien avec des territoires.

Toute la vie sur Terre s’est organisée autour de l’alternance du jour et de la nuit. « C’est ce qu’on appelle la photopériode, caractérisée par des luminosités différentes dans la journée et la nuit, explique Morgane Touzot, postdoctorante à l’Institut for Ecoscience à l’université d’Aarhus (Danemark). Cette alternance rythme les processus biologiques des animaux, qui se synchronisent avec leur environnement, qu’ils soient diurnes ou nocturnes. »

Et la biologiste d’évoquer les nombreuses études démontrant les effets délétères de la lumière artificielle, qui abolit cette distinction entre le jour et la nuit : tortues marines qui au lieu de se diriger à leur naissance vers la mer où se reflète la lune vont vers des éclairages publics et les phares des voitures ; oiseaux qui s’épuisent à nourrir leurs petits dans des journées devenues trop longues ; centaines d’insectes attirés par chaque lampadaire la nuit au lieu d’aller assurer une pollinisation nocturne et qui mourront pour 30 à 40 % d’entre eux de cette fatale attraction ; poissons dont les œufs n’éclosent plus, etc. «La pollution lumineuse a un impact réel sur la biodiversité, par des effets sur les déplacements, la reproduction et même l’expression des gènes, avec des conséquences sur l’immunité », alerte Morgane Touzot.

L’humain n’est évidemment pas exempt de ces effets. Chez tous les mammifères, la mélatonine, surnommée l’hormone du sommeil, n’est produite par l’organisme que dans l’obscurité. Sa réduction ou sa suppression conduit à une augmentation de la fatigue, du stress, de l’anxiété et de la dépression, ainsi qu’à des maladies comme le cancer du sein, dont l’incidence est par exemple plus élevée chez les infirmières qui travaillent la nuit. Dans son essai passionnant, Osons la nuit. Manifeste contre la pollution lumineuse (Tana), le zoologue suédois Johan Eklöf passe en revue les dérèglements occasionnés sur les arbres par une lumière continue (bourgeonnement précoce, feuillage conservé tardivement, etc.), qui les fragilise.

Le grignotage de la nuit noire par la lumière artificielle, considérée comme un progrès, ne date pas d’hier, mais il s’accélère inexorablement depuis quelques décennies. « À partir des années 1950 et 1960, l’éclairage urbain favorisé par une énergie bon marché s’est étendu massivement pour allonger le temps de l’activité humaine, sécuriser les déplacements, les biens et les personnes et mettre en valeur le patrimoine », explique Samuel Challéat. La progression de la pollution lumineuse se poursuit actuellement à un rythme de plus de 2 % par an. L’International Dark Sky Association estimait avant la hausse actuelle du coût de l’énergie que la lumière artificielle nocturne représentait 20 % de la consommation mondiale de l’électricité. Pour les seuls États-Unis, au moins 30 % de l’éclairage nocturne est gaspillé, avec un coût de 3,3 milliards de dollars par an et une émission de 21 millions de tonnes de CO2.

Simple à régler, la pollution lumineuse ? Facile, le retour à la nuit noire ? On appuie sur un interrupteur et tout s’arrête, contrairement aux pollutions plus complexes (chimique, sonore, etc.) ? Si la mise en pratique dans un jardin privatif est accessible, la lutte contre l’éclairage nocturne s’avère un peu plus compliquée au-delà. « Dans la pratique se posent des problèmes d’acceptabilité sociale, même si une transition s’opère en France métropolitaine, souligne Sébastien Vauclair, président du bureau d’études Dark Sky Lab. Et il ne faut pas oublier que, dans beaucoup de pays du monde, l’électrification se poursuit et que l’arrivée de l’éclairage dans des villages d’Afrique ou d’ailleurs est perçue comme une heureuse révolution. »

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