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« Le voilement n’est rien d’autre qu’une pratique sexiste »

La Croix : Comment justifier l’emploi de l’expression guerre sainte dans le titre de votre livre ?

Sylviane Agacinski : J’ai cherché le terme exact pour sortir des euphémismes : certes, la formule guerre sainte désigne d’abord les anciennes croisades pour délivrer le Saint-Sépulcre – mais elle traduit aussi le mot arabe djihad. Ce combat se présente aujourd’hui comme une contre-croisade menée contre les chrétiens, les juifs, les mécréants et les musulmans apostats.

Celui qui meurt ou tue au nom d’Allah se revendique comme le soldat d’une guerre sainte. Je me suis mise à l’école des spécialistes pour esquisser une description des islamismes fondamentalistes, politiques ou guerriers. Tous ces derniers rejettent l’histoire de l’islam et le rôle de l’interprétation pour imposer un retour à un islam « originaire » et ultra-intégriste.

Pensez-vous comme certains que la non-séparation entre politique et religion est consubstantielle à l’islam ?

S. A. : Je ne tranche pas cette question-là. Il n’existe pas un islam mais des islams qui ont évolué avec les contextes historiques régionaux et nationaux. C’est pourquoi une forme d’islam européen est possible. Observons aussi que, dans l’histoire du monde islamique, l’exercice du pouvoir politique souverain ne coïncide pas complètement avec le pouvoir religieux, sauf du temps du Prophète lui-même. En revanche, le pouvoir de légiférer, surtout en droit civil et familial, est toujours tributaire des principes religieux tels que les érudits les tirent du Coran et de la Sunna.

Vous croyez une intégration possible de l’islam mais vous êtes en revanche très critique sur le terme de société multiculturelle. Pourquoi ?

S. A. : Tout dépend de ce que l’on entend par culture. Au sens courant mais faible, elle désigne le monde de « la vie culturelle », celui des arts et des littératures. Il est alors facile d’admettre l’interaction fructueuse et mondiale des formes culturelles. Au sens fort, la culture d’un peuple ou d’une vaste « aire culturelle » désigne un ensemble de traits plus profonds, par exemple des représentations du monde et de l’homme, des croyances, des mœurs, des principes éthiques, juridiques et politiques.

La culture est proche alors de l’idée de civilisation (comme le mot allemand Kultur). En ce sens, dans une société, les principes fondateurs de sa culture ne sont pas toujours compatibles avec d’autres cultures : on respecte ou non la démocratie ; on respecte ou non la personne humaine et son corps – ce qui exclut par exemple l’excision des petites filles ou encore l’achat de la maternité ou du sang humain. Eh bien, une culture religieuse qui instaure une inégalité entre hommes et femmes n’est pas compatible avec notre culture juridique.

Pourquoi le voile pose-t-il selon vous un défi à notre civilisation européenne ?

S. A. : Parce qu’il ne s’agit pas d’un simple fichu mais d’une très ancienne pratique sociale, à savoir le voilement des femmes, toujours lié à l’autorité masculine et à la mise sous tutelle des femmes. Ce voilement existait bien avant l’islam, en Arabie et en Perse. En Inde, il se rattachait à une culture du « rideau », le purdah, selon laquelle les hommes ne doivent pas voir les femmes afin qu’elles ne provoquent pas chez eux de désirs illicites.

Alors que les féministes arabes commençaient à lutter pour leur liberté et contre le voile, il est devenu dans les années 1950 un symbole de la culture musulmane pour des peuples colonisés, en particulier en Algérie. À partir de la fin des années 1980 (l’affaire des foulards de Creil, dans l’Oise, date de 1989, NDLR), le port du voile s’est répandu en France en tant que drapeau des mouvances islamistes : hijab des Frères musulmans, ou niqab des salafistes…

Certaines féministes défendent pourtant les femmes voilées au nom de leur liberté…

S. A. : Ce sont les islamistes eux-mêmes qui ont recommandé de traiter désormais la question du voile non plus comme une obligation religieuse mais du point de vue du « droit des femmes à choisir ». C’est une stratégie juridique. En réalité, le voilement n’est rien d’autre qu’une pratique sexiste, discriminatoire et solidaire d’un regain du Patriarcat porté par les islamismes.

La loi de 2004 contre le voile à l’école et celle de 2010, qui interdit de cacher le visage, rappellent à tous que les hommes et les femmes ont les mêmes droits. Aucune culture religieuse, en France, ne peut imposer une mise sous tutelle des femmes. Ce sexisme est inadmissible, comme le racisme.

Que diriez-vous du mouvement #MeToo ?

S. A. : Ce mouvement fait partie des fortes vagues qui forment la grande marée féministe. Mais il est illusoire de croire qu’on viendra à bout des violences sexuelles et sexistes si l’on ne s’attaque pas à l’industrie de la pornographie qui prend aujourd’hui des formes immondes et qui véhicule sur le Net une véritable culture du viol.

Que vous inspire l’actualité iranienne ?

S. A. : Cette actualité me donne l’occasion de rendre hommage à ces pionnières du féminisme arabe qui se dévoilèrent publiquement, comme l’Égyptienne Huda Sharawi, dès 1923. Mais surtout, cette révolte formidablement courageuse des femmes iraniennes face à la brutalité meurtrière de la répression policière pourrait bien changer l’avenir de l’Iran, et déjà changer le regard des musulmanes vivant en Europe sur les mouvances islamistes.

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Le livre

La philosophe est l’autrice d’une réflexion érudite sur le corps et la sexualité qui l’ont notamment fait remonter aux sources du christianisme. Face à une guerre sainte (Le Seuil, 182 p., 18 €) est un projet bien différent, un rigoureux effort de synthèse et de pédagogie pour dresser un tableau de la nébuleuse islamiste et envisager les défis de l’intégration de l’islam dans le cadre européen.

Le contexte

Sylviane Agacinski, féministe et universaliste, aborde de front des sujets d’actualité qu’il s’agisse du port du voile, des caricatures de Mohammed ou de la société multiculturelle. Le ton n’est jamais polémique mais les positions de l’autrice sont claires et tranchées, pour nourrir les débats de fond.

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