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Le bien commun, retour sur les origines d’une notion dans l’air du temps

Un si vif besoin de commun : peut-être est-ce ce que révèlent, de manière consciente ou non, les références au bien commun qui émaillent aujourd’hui les conversations publiques et privées. À l’heure de l’hyperindividualisme et d’une marchandisation tous azimuts, d’une précarisation des services publics et d’une exacerbation des intérêts privés dans la lutte économique, la référence à cette notion ancienne, qui demeure souvent floue et polysémique, vient attester de la nécessité d’un horizon commun.

Sans doute les discussions qui se tiennent dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique à la COP27, à Charm El-Cheikh en Égypte, bruisseront-elles de cette exigence, au nom de la préservation des ressources naturelles, d’une justice climatique qui n’oublierait personne au bord de la route et du souci de laisser un monde viable aux générations futures.

Mais qu’est-ce que le bien commun ? Son histoire témoigne d’une double filiation. L’une renvoie à l’histoire philosophique et remonte à Aristote, qui pense le bien commun comme un bien qui donne son unité à la communauté politique. Pour le philosophe grec, le bien suprême est le bien de la communauté. L’autre branche généalogique est davantage pratique et renvoie à l’histoire des sociétés, où ont toujours existé des biens échappant à la propriété privée et gérés en commun.

On en trouve la trace dans les sociétés premières, comme chez les Maoris ou les Inuits, ou dans les sociétés villageoises du Moyen Âge, où des biens communaux intervenaient dans l’agriculture et l’élevage, comme dans l’organisation des pâturages. « Les communaux pouvaient aussi bien désigner des droits de propriété de communautés sur des terres que des droits d’usage collectif sur des propriétés privées », rappelle Édouard Jourdain, philosophe et spécialiste de la question des communs (1).

Le bien commun et la théologie

Dans l’histoire de la pensée chrétienne, la notion de bien commun a été prégnante. Au XIIIe siècle, Thomas d’Aquin a métabolisé la notion de bien commun issue de la philosophie d’Aristote pour l’inscrire au cœur de sa réflexion politique.

« Pour Thomas, la communauté politique n’a pas pour but d’asservir l’homme mais de le faire naître à lui-même en l’aidant à atteindre une fin plus haute : le bien vivre ou bonheur de vivre ensemble, souligne Dominique Coatanéa, théologienne et enseignante au Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris. Ainsi la communauté politique permet que la société se réalise comme communauté de personnes orientées vers le bien, de sorte que l’homme, porté par le projet créateur et sauveur de Dieu, advienne à son humanité. »

Le bien commun, retour sur les origines d’une notion dans l’air du temps

Cette conceptualisation du bien commun, où l’humain s’ordonne au spirituel et la politique à la théologie, entre en crise avec l’avènement de la modernité. Les conflits de la Réforme au XVIe siècle vont manifester la difficulté d’un accord sur le bien commun, y compris entre chrétiens. La pensée libérale, qui émerge en réponse aux guerres de Religion, va mettre l’accent sur la primauté des individus. Elle va rabattre la question du « bien » sur la sphère privée. La notion de bien commun, aux fortes connotations morales et religieuses, cède la place à celle de l’intérêt général.

De son côté, la doctrine catholique va maintenir, par-delà la rupture moderne, envers et contre tout, la référence au bien commun. Au XIXe siècle, alors que les sociétés européennes se déchirent dans le contexte de l’industrialisation, l’encyclique Rerum novarum, publiée en 1891 par le pape Léon XIII, formalise cette référence. Contre la lutte des classes qui fracture la société, elle pose aussi le principe de la « destination universelle des biens ».

Questionner le bien commun

Au fil de cette longue histoire, la référence au bien commun ne s’est jamais débarrassée d’un soupçon, celui de dissimuler le pouvoir des puissants à définir le bien de la société qu’ils dominent. « Le bien commun peut être une véritable pierre d’achoppement pour tous ceux qui se sentent exclus de l’attention collective, ignorés, méprisés, humiliés, comme effacés du paysage social », pointe la philosophe Françoise Le Corre (2).

La pensée de l’Église catholique a cherché à tenir compte de ce danger, en insistant sur le contenu historique et situé de cette notion, toujours à reprendre. Le bien commun implique « la recherche sans trêve du bien sous forme pratique et pas seulement idéale », relève le Compendium de la doctrine sociale de l’Église (3). « On ne peut pas mettre la main sur le bien commun, appuie Dominique Coatanéa. Il ressort d’une dynamique qui suppose d’accepter de sortir de soi pour s’allier à l’autre, dans la recherche d’une unité plus grande, d’une fraternité plus grande. »

Éviter cet écueil passe par des discussions concrètes, où l’on ne peut pas se payer de mots. « Le risque est toujours que la référence au bien commun n’engage à pas grand-chose et ne constitue qu’un accord civique minimal », pointe le sociologue Patrick Pharo, auteur de Éloge des communs (PUF). Or il se trouve que depuis une vingtaine d’années, la question des « biens communs », au pluriel, est devenue un champ fertile, suscitant des réflexions académiques comme des mobilisations citoyennes.

Les « biens communs » sont des ressources (l’air, l’eau…), des biens (canaux d’irrigation, pêcheries…) ou des institutions (hôpital, école…) dont l’accès est partagé et qui sont collectivement gouvernés, selon des règles élaborées par un groupe, misant sur la participation et la responsabilité de ses membres (commoners). Ainsi, « il ne suffit pas de dire que la santé est un bien commun pour qu’elle le soit, il faut qu’elle soit instituée et gérée comme tel », insiste la juriste Marie Cornu, coautrice du Dictionnaire des biens communs (4).

Dépasser le clivage public/privé

La question des biens communs a surgi à la confluence de plusieurs réalités : la crise écologique qui invite à repenser les systèmes sociaux et la question de la propriété, la crise de l’État providence et la faillite de certains États, la crise de la représentation et de la démocratie… Elle a aussi été stimulée par la montée du numérique et d’Internet « avec l’émergence d’un nouveau territoire, vierge, à réguler en évitant son appropriation par des acteurs privés dominants », indique Édouard Jourdain. Face à la faillite du communisme et aux impasses du néolibéralisme privatisant et dérégulant à outrance, la pensée et la pratique des communs a surgi « comme une troisième voie » permettant de dépasser le clivage public/privé.

Les travaux de la politiste américaine Elinor Ostrom, Prix Nobel d’économie en 2009, ont grandement participé à activer la réflexion autour de ces nouveaux objets, « en démontrant que la gestion par les communs était souvent plus efficace que celle de l’État ou du marché », souligne Marie Cornu. Dans son sillage se sont développées plusieurs écoles, « allant du réformisme, lié à l’économie sociale et solidaire, jusqu’à quelque chose de plus radical et de plus révolutionnaire », détaille Édouard Jourdain.

Pour la théologie catholique, ce retour de la question du commun par les communs est stimulant. « On peut la considérer comme un signe des temps qui invite à nouer des conversations, depuis une position modeste », réagit Dominique Coatanéa. Si la question des communs n’est pas née dans le giron de l’Église, elle peut rencontrer son souci du bien commun. « Il y a des points communs car les traditions philosophiques et religieuses du bien commun mettent toutes une limite à ce qu’Aristote appelle la chrématistique, cette volonté de l’homme d’accaparer toujours plus de biens matériels et de pouvoirs, indique Édouard Jourdain. L’idée de subsidiarité, qui recommande que les décisions soient prises au plus près des parties prenantes, fait aussi un lien très concret entre les communs et la théologie aujourd’hui. »

Le caractère inclusif et participatif de la gestion des biens communs entre aussi en résonance profonde avec la dignité de la personne humaine et le soin dû à la Création, rappelés par le pape François dans l’encyclique Laudato si’. Contre ce qu’il appelle la « culture du déchet », véritable anti-bien commun.

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Des ouvrages pour aller plus loin

Les Communs, d’Édouard Jourdain, « Que sais-je ? », PUF, 2021, 128 p., 9 €.

Dictionnaire des biens communs, sous la direction de Marie Cornu, Fabienne Orsi et Judith Rochfeld, PUF, 2021 (2e éd.), 1 392 p., 42 €.

Éloge des communs, de Patrick Pharo, PUF, 2020, 288 p., 20 €.

Où est passé le bien commun ?, de François Flahault, Mille et une nuits, 2011, 256 p., 18 €.

Le Retour des communs, sous la direction de Benjamin Coriat, Les Liens qui libèrent, 2015, 202 p., 21,50 €.

Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, de Pierre Dardot et Christian Laval, La Découverte, 2014, 400 p., 25 €.

Elinor Ostrom. Le gouvernement des communs, d’Édouard Jourdain, Michalon, 128 p., 12 €.

« La démocratie des communs », revue Esprit, juin 2022, 20 €.

« Le bien commun, un combat spirituel », revue Christus, avril 2022, 14 €.

Article « Bien commun » de Dominique Coatanéa sur www.doctrine-sociale-catholique.fr

L’Entreprise comme commun, de Swann Bommier et Cécile Renouard, Charles Léopold Mayer/ECLM, 2018, 263 p., 25 €.

CET ARTICLE A ETE COPIE SUR www.la-croix.com

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