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« La Russie cherche à attiser l’hostilité contre la France en Afrique »

La Croix : Pourquoi la Russie défie-t-elle la France dans le champ informationnel en Afrique ?

Maxime Audinet : Cet effort russe en Afrique francophone permet à la Russie de concurrencer une puissance occidentale à sa mesure dans un espace qu’elle considère comme l’ancien « pré carré français ». Il sert, à peu de frais, à attiser l’hostilité contre la présence militaire française au Sahel, en s’appuyant sur son appareil médiatique et sur le savoir-faire de la galaxie d’acteurs et d’organisations gravitant autour de l’homme d’affaires russe Evgueni Prigojine, fondateur du groupe de mercenaires Wagner. Au-delà du cadre africain, il vise aussi à légitimer l’action de la Russie auprès de pays non occidentaux, ce qui revêt un intérêt particulier dans le contexte de la guerre en Ukraine.

Depuis quand s’opère cette montée en puissance russe sur le continent africain dans le domaine de l’information ?

M. A. : En Afrique subsaharienne francophone, tout commence en République centrafricaine au début de l’année 2018, avec l’implantation du groupe Wagner un an après la fin de l’opération française Sangaris. Comme plus tard au Mali, Wagner vient occuper l’espace vacant laissé par l’armée française. Dans les mois qui suivent leur arrivée en Centrafrique, les Russes mettent en place une machinerie informationnelle qui va légitimer leur présence et contrer les critiques. Ce dispositif d’influence est au départ embryonnaire mais va s’affûter au fur et à mesure que l’attention des autorités et des médias français pour Wagner se renforce.

Il faut comprendre que cet effort informationnel est très lié au modèle organisationnel de la « galaxie Prigojine ». Il comporte trois volets : la prestation de « sécurité » (le mercenariat), l’extraction de matières premières comme l’or ou les bois précieux, et l’influence informationnelle, qui vient accompagner les deux dimensions précédentes. La Centrafrique est le laboratoire de ce modèle, que le groupe Wagner va ensuite décliner ailleurs avec plus ou moins de succès. À chaque fois que Wagner s’implante dans un pays, cette machine informationnelle se met en action.

À part attiser le ressentiment envers la France, les Russes arrivent-ils à susciter un sentiment positif à leur égard ?

M. A. : C’est difficile à affirmer, du fait du manque d’études d’opinion. Mais un sondage du « Mali-Mètre » paru en mai dernier montrait que deux tiers des sondés considéraient les forces russes au Mali comme des « instructeurs » (terme employé par Wagner et les autorités russes), alors que seulement 10 % les qualifiaient des « mercenaires ». C’est significatif, car cela montre une pénétration du discours d’autolégitimation du groupe Wagner au sein de la société malienne.

Autre indice : l’apparition des drapeaux russes lors de manifestations dans plusieurs pays sahéliens, brandis comme symbole d’émancipation vis-à-vis du « néocolonialisme occidental ». Il est souvent compliqué de déterminer qui est derrière ces opérations. Néanmoins, un sondage Gallup réalisé entre avril 2021 et janvier 2022, avant l’arrivée de Wagner, indique que le Mali est le pays où l’image de la Russie est la plus positive au monde. Cela montre qu’il y a un sentiment prorusse préexistant, lié notamment à l’époque soviétique.

Quel est cet héritage soviétique dans les opinions africaines ?

M. A. : Beaucoup d’officiers et de figures politiques de premier plan, au Mali et ailleurs, ont étudié en Union soviétique et entretiennent des liens personnels forts avec la Russie. Mais le meilleur atout de la Russie, c’est de ne pas avoir été une puissance coloniale en Afrique : à l’inverse, l’Union soviétique a soutenu les mouvements de décolonisation.

Le groupe Wagner a compris tout l’intérêt qu’il avait à cultiver cette image pour légitimer sa présence aujourd’hui. Cela se retrouve nettement dans les discours relayés par la galaxie Prigojine. En janvier 2022, ce dernier a présenté le coup d’État au Burkina Faso comme la manifestation d’une « dernière vague de décolonisation ». Il a aussi affirmé qu’Assimi Goïta, chef des autorités maliennes depuis le putsch de 2020, était un « Che Guevara africain », reprenant le surnom donné à Thomas Sankara dans les années 1980. C’est une manière de séduire les opinions et les dirigeants africains.

La France a-t-elle eu du mal à s’adapter à ce défi ?

M. A. : Oui, et c’est sans doute encore le cas malgré des évolutions. D’une part, parce que Wagner, bien qu’étroitement lié aux autorités russes, agit avec un agenda propre et dans une zone grise qui permet à l’État russe de nier son implication directe. D’autre part, parce que la France a pris du retard dans le champ de l’influence informationnelle, considérant jusqu’à récemment que ces pratiques étaient l’apanage des États autoritaires.

Cela a commencé à changer à partir de 2016, suite aux ingérences russes dans les élections occidentales. Depuis deux ans, on assiste à une véritable prise de conscience de la part des autorités françaises. Notons la création en 2021 du service Viginum, rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, qui lutte contre les ingérences numériques étrangères en France, et s’intéresse aussi aux activités menées en Afrique francophone. Notons aussi l’adoption en octobre 2021 par l’armée française d’une nouvelle doctrine de « lutte informatique d’influence », qui donne à la France des outils et une base légale pour être plus offensive dans le champ informationnel.

Le fait que la Russie se concentre sur l’Afrique est-il lié à l’éviction des médias russes en Europe ?

M. A. : Pas uniquement. La Russie a compris que l’Afrique allait être un espace stratégique au XXIe siècle, d’où un intérêt croissant pour les pays du continent. Cependant, la suspension de la diffusion des médias d’État russes internationaux RT et de Sputnik au sein de l’Union européenne, et la fermeture des branches de RT au Royaume-Uni et aux États-Unis, ont effectivement poussé ces réseaux à chercher de nouveaux débouchés en Afrique subsaharienne. Ce qui accélère le phénomène dans la sphère informationnelle.

Pour le moment, on remarque que RT France est encore dans une forme d’hésitation entre les publics français et africains. Sputnik France a en revanche fait un choix beaucoup plus explicite. Depuis l’invasion de l’Ukraine, ce média a fermé ses bureaux français, recentralisé sa rédaction en Russie, et s’est tout simplement renommé « Sputnik Afrique ».

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