in

« La Maison », le livre sur la prostitution qui avait divisé à sa sortie est adapté en film

Photo
Flammarion

Flammarion

L’adaptation cinématographique du livre « La Maison » d’Emma Becker sort en salle ce mercredi 16 septembre.

CINÉMA – Elle a voulu « faire des putes des héroïnes », confiait l’autrice Emma Becker dans une interview au journal Le Monde, à propos de son livre La Maison. Succès critique et public de la rentrée littéraire 2019, l’ouvrage relate les deux années qu’elle a passées de son plein gré dans deux bordels à Berlin. Alors que le film éponyme, réalisé par Anissa Bonnefont avec Ana Girardot dans le rôle principal, arrive dans les salles de cinéma ce mercredi 16 novembre, retour ce livre qui a inspiré le film, ainsi que sur les polémiques qu’il avait suscitées.

En 2014, Emma Becker, jeune autrice française, se fait embaucher en tant que prostituée dans une maison close berlinoise dans le but d’écrire un livre. Son expérience commence mal : le Manège est un bordel glauque où elle ne reste qu’un mois. Elle travaille ensuite pendant presque deux ans dans la Maison, établissement bourgeois de l’ouest de la capitale allemande et y vit une expérience positive et émancipatrice.

Elle se justifiait dans une interview pour France Culture : « Je voulais faire l’expérience de cette condition très schématique : une femme réduite à sa fonction la plus archaïque, celle de donner du plaisir aux hommes. » Emma Becker raconte évidemment les relations sexuelles avec ses clients, tout en questionnant son rapport au sexe, mais son livre n’est pas uniquement érotique.

L’autrice dresse le portrait de ses collègues, raconte leurs conversations et leurs doutes dans un récit descriptif et bourré de détails visuels. Elle narre surtout la vie d’un bordel sain – elle est libre de choisir quand elle travaille et de refuser ses clients. Mais sa description plutôt heureuse d’une prostitution choisie a été critiquée, notamment par certaines militantes féministes.

Occulter le système prostitutionnel

Emma Becker est principalement accusée d’avoir occulté la réalité de la prostitution, « une machine de violence et d’exploitation », d’après l’écrivaine Ariane Fornia, dans une virulente tribune parue dans Libération en octobre 2019. Elle regrette l’absence de réflexion sur « le système prostitueur ou les rapports de domination à l’œuvre. »

À l’appui de son raisonnement, quelques chiffres éloquents sur les conséquences dramatiques de ce système, tirés de plusieurs études : la moyenne d’âge de décès des prostituées est de 34 ans, à cause des meurtres commis par les clients et les proxénètes, des suicides, du sida, de la prise de drogues et d’alcool et du développement de maladies psychiques majeures. 90 % de ces travailleuses ont été victimes d’agressions sexuelles, de viols ou d’inceste dans leur enfance.

Un mois plus tard, c’est l’antenne iséroise du collectif Osez le féminisme ! qui publie un communiqué dans lequel il se positionne contre la venue d’Emma Becker à l’université de Grenoble. L’association dénonce un ouvrage « qui glamourise et banalise l’achat des femmes et qui légitime les violences masculines » et « encense la prostitution et le système prostitueur auprès du jeune public. »

Pas une apologie

Quand au collectif féministe 50/50, il affichait sur son site « Emma Becker a inventé son bordel » et l’accusait de faire l’apologie de la prostitution, d’après une enquête du journal Marie-Claire. « Si j’avais raconté une prostitution malheureuse, est-ce qu’on m’aurait demandé des preuves ? », s’insurge d’ailleurs l’autrice qui se défend : « J’ai été tentée d’en donner, mais ça servirait à quoi ? Ça n’empêchera pas les abolitionnistes de dire que cet endroit n’est pas représentatif de la réalité de la prostitution. »

Au journal Le Monde, elle confiait ne jamais avoir voulu faire l’apologie de la prostitution en général. La preuve ? Elle raconte aussi sa mauvaise expérience au Manège, lieu à l’opposé de la bienveillance de La Maison. Son livre n’est « pas un manifeste », certifiait-elle. Elle parle d’« un certain type de prostitution », qu’elle assume avoir aimé.

Emma Becker assure ne pas glorifier les « grands bordels froids et sinistres (…) où les putes sont forcées d’être là même quand ça ne va pas car sinon elles se font virer », ou encore « l’esclavage des filles souvent mineures et étrangères qu’on fout sur les boulevards extérieurs et qui sont exposées à toutes les horreurs. »

La colère des abolitionnistes

Ces critiques sont principalement venues d’associations abolitionnistes, qui militent pour l’abolition de toute forme de législation autour de la prostitution. Ce courant de pensée considère toutes ces travailleuses comme des victimes d’un système qui les exploite. A contrario, Emma Becker estime, toujours dans les colonnes du Monde, que la prostitution peut être « une expérience enrichissante, voire épanouissante, dès lors qu’elle est pratiquée dans de bonnes conditions. »

Mais l’autrice n’a pas trouvé que des ennemis chez les abolitionnistes. Le Mouvement du nid, association qui se dit « avec les personnes prostituées contre le système prostitueur » a souligné « ce que personne n’a relevé » : « Elle dit en réalité très bien de ce que le système prostitueur a d’intolérable pour les femmes qu’il broie. »

Il fait référence aux deux chapitres sur le Manège, un « bordel type, où il n’y avait vraiment pas matière à se réjouir, mais où l’on ressent bien la déshumanisation tant vécue dans le système prostitutionnel. » Le Mouvement du nid blâme plutôt la critique littéraire. Selon l’association, elle ne s’est pas rendu compte qu’Emma Becker abordait aussi la « réalité de la prostitution. »

Les critiques littéraires aussi visés

Car la poétisation de la prostitution a trouvé bon nombre d’admirateurs. Avant de susciter ces polémiques, le livre est un succès critique et un carton de l’année 2019, nommé au prix Renaudot et au prix de Flore – il remportera le Prix du roman des étudiants France Culture Télérama. Nombreux sont les critiques littéraires à avoir encensé le récit.

Mais ce succès révèle aussi le sexisme du milieu littéraire, selon Ariane Fornia, toujours dans Libération : « Les journalistes culturels français, bien souvent des hommes, s’arrachent cette superbe jeune femme blanche, bourgeoise et éloquente, qui construit l’image d’Épinal d’une prostitution choisie et vécue dans l’allégresse », allant même jusqu’à se demander s’il faut « encore et toujours se construire en objet de désir, signaler sa disponibilité sexuelle et sa réceptivité aux fantasmes des hommes pour être reconnue comme écrivaine d’envergure ? »

À voir également sur Le HuffPost :

CET ARTICLE A ETE COPIE SUR www.huffingtonpost.fr

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

GIPHY App Key not set. Please check settings

    La Coupe du monde 2022 au Qatar, une aberration écologique ?

    Kiev veut accéder au site touché en Pologne