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Faut-il chercher à tout prix à rendre nos enfants heureux ?

Quel parent ne voudrait pas le bonheur de ses enfants ? « C’est l’espoir de toutes les mères et de tous les pères de la terre, résume le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan. Dans un sondage, réalisé pour Philosophie Magazine dans les années 2000, des parents ont été interrogés sur ce qu’ils désiraient le plus pour leurs enfants et, la première réponse était qu’ils soient heureux », rappelle-t-il.

Ce qui semble aller de soi aujourd’hui ne l’était pourtant pas autrefois. Avant les grandes découvertes sur le développement de l’enfant, dans les années 1950, les parents attendaient surtout de leur progéniture qu’elle soit en bonne santé, sage et obéissante. « Aujourd’hui, la naissance d’un bébé n’est plus un heureux événement et encore moins un accident. Les enfants sont convoqués à naître et leur venue au monde est programmée, analyse le psychopédagogue Bruno Humbeeck. Dès lors, les parents se sentent hyper-responsables de leur devenir et veulent leur offrir une vie parfaite. » Ce désir est d’autant plus fort que les couples ont désormais moins d’enfants. « Lorsqu’on n’en a qu’un, il ne faut pas le rater, renchérit Patrick Ben Soussan. Et c’est encore plus vrai avec l’explosion des réseaux sociaux, où chacun doit montrer qu’il est le meilleur des parents. »

Une injonction

Un bon père ou une bonne mère serait donc celui ou celle qui cherche à rendre ses enfants heureux. Élodie, maman d’une petite fille de 2 ans, en est convaincue : « Il me semble que c’est le but de chaque parent, s’étonne-t-elle. On ne fait pas un enfant pour cocher une case, on est responsable d’un être vivant et on doit tout faire pour le rendre heureux, épanoui et serein. »

Ce désir légitime est toutefois devenu une injonction dans une société où le bonheur est perçu comme un objectif à atteindre, pointent Eva Illouz et Edgar Cabanas dans Happycratie (1). « Nous avons cessé de croire que le bonheur est lié au destin, aux circonstances ou à l’absence de chagrin (…). Bien au contraire, il est désormais envisagé comme un ensemble d’états psychologiques susceptibles d’être instaurés et commandés par la volonté (…) ; et le critère à l’aune duquel il nous faudrait désormais mesurer la valeur de notre vie. »

Cette idéologie du bonheur, devenue tyrannie, selon les deux auteurs, serait portée par la psychologie positive, un courant nord-américain né à la fin des années 1990, qui a notamment inspiré la parentalité « bienveillante ». « Cette pédagogie, selon laquelle les parents seraient toujours zen, conduit à une confusion sur la notion même de bonheur, estime Bruno Humbeeck. Espérer que ses enfants soient relativement heureux, c’est normal. Mais vouloir qu’ils soient dans une sorte de joie ou de contentement permanent, c’est problématique. Le bonheur n’est pas un état stable. Il suppose aussi des moments de tristesse, de colère ou de peur, et l’enfant doit l’apprendre très tôt. »

Le risque, dit également Patrick Ben Soussan, c’est de vouloir répondre « à toutes les demandes » de l’enfant et d’être « dans le plaisir immédiat ». « Non seulement ce comportement ne conduit pas au bonheur mais il en fait un enfant roi. »

La pédiatre Catherine Gueguen, autrice de nombreux ouvrages et à l’initiative d’un diplôme universitaire sur la parentalité, regrette qu’on stigmatise l’éducation bienveillante et rappelle qu’elle n’a rien à voir avec le laxisme. « Les parents doivent apporter de l’amour, de la confiance, donner des repères et un cadre sécurisant mais certainement pas répondre à toutes les envies de l’enfant pour le rendre heureux », insiste-t-elle.

Le but de l’éducation peut-il se résumer au bonheur de l’enfant ?

Le rôle d’un parent est-il d’ailleurs de rendre son enfant heureux ? Julie, mère de deux enfants, n’en est « pas sûre ». « À la rigueur, ce serait de leur apprendre à trouver leur propre définition du bonheur et de les aider à construire leur vie autour de cette définition », avance-t-elle. Cette femme de 37 ans dit élever ses enfants « en leur expliquant le monde qui les entoure » et en « essayant de cultiver chez eux des qualités, comme l’estime de soi, la curiosité, la sociabilitéqui leur permettront de s’épanouir et d’être heureux ».

Le but de l’éducation ne peut se résumer au bonheur, assurent les spécialistes. « Éduquer un enfant, c’est le guider, lui transmettre des valeurs et lui permettre de mieux se connaître pour donner un sens à sa vie, estime Catherine Gueguen. Si on veut qu’il soit heureux,il est important de l’accepter comme il est, avec ses qualités et ses faiblesses, d’essayer de comprendre ses émotions et de ne pas chercher à l’humilier verbalement ou physiquement. »

Pour Bruno Humbeeck, il faut aussi éviter de le préserver de toute déception et de toute inquiétude. « Le monde est inquiétant et on ne peut pas faire comme si tout allait bien. Si on accepte l’idée que les enfants vivent des émotions et qu’on les partage avec eux, on sera beaucoup plus efficace pour les conduire au bonheur. » Le psychopédagogue conseille d’ailleurs aux parents de ne pas s’oublier eux-mêmes dans cette quête. « Ce dont les enfants ont le plus besoin, c’est d’avoir des parents qui leur donnent envie de grandir et, pour y parvenir, ils ont presque l’obligation d’être eux-mêmes heureux. »

Passer du temps avec ses enfants

Soyez heureux dans votre couple, recommandait déjà Françoise Dolto. Un conseil libérateur mais qui peut aussi s’avérer culpabilisant lorsque les parents se séparent. « L’idée, explicite Patrick Ben Soussan, c’est de montrer que l’on peut être heureux en dehors de ses enfants et qu’ils ne sont pas le point de focalisation de l’intérêt ou du bonheur parental. » Pour le pédopsychiatre, ce qui compte, c’est aussi d’être présents et de passer de temps avec eux. «C’est même impératif, juge-t-il. Dans un monde où on est de plus en plus happés par le travail, les séries, le smartphone, on se rend compte que le temps passé avec ses enfants se réduit comme une peau de chagrin. »

La théorie selon laquelle dix minutes de « bon temps » valent mieux qu’une heure de « mauvais temps » ne le convainc pas. « Les enfants, dit-il, ont besoin de passer beaucoup de temps avec leurs parents pour réaliser des choses ensemble, partager des moments avec eux. Or aujourd’hui, ils passent surtout beaucoup de temps seuls devant les écrans. »

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Les droits de l’enfant

1924. La Société des Nations adopte la Déclaration de Genève, un texte qui reconnaît pour la première fois des droits spécifiques aux enfants.

1946. L’ONU crée le Fonds international de secours à l’enfance (Unicef).

1959. L’ONU adopte la Déclaration des droits de l’enfant qui reconnaît notamment le droit de l’enfant à l’éducation, au jeu, à un milieu favorable et à des soins de santé.

1973. L’Organisation internationale du travail (OIT) fixe à 18 ans l’âge minimum pour travailler.

1976. Françoise Dolto popularise l’idée que « l’enfant est une personne » dans l’émission « Lorsque l’enfant paraît ».

1989. Signature de la Convention internationale des droits de l’enfant (Cide), qui pour la première fois reconnaît les mineurs comme directement sujets de droits.

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