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En Afrique, la guerre de l’information russe s’intensifie contre la France

«Bien sûr, les Russes nous mènent une guerre dans le champ informationnel et celui des représentations en Afrique. Leur but ? Nous évincer de ce continent ! » Cette source militaire française, engagée depuis peu dans cette guerre frontale et non conventionnelle que se font Paris et Moscou sur le théâtre africain, précise : «C’est la Russie qui nous mène cette guerre, c’est elle qui nous a mis dans cette situation d’affrontement. Nous, nous nous défendons ! » Et d’ajouter : «Pour les Russes, tous les coups sont permis, ce qui ne peut pas être notre cas. » Tous les coups ? Mensonges, mises en scène, corruptions, intimidations, opérations d’intoxication sur les réseaux sociaux, dans les médias alternatifs repris par de faux comptes, par des influenceurs, dont certains sont payés par Moscou et auxquels s’agrègent de vrais comptes de personnes pour qui ces accusations confortent leur représentation du monde. Et les exemples abondent. Le plus terrible, révélé en avril par Paris, fut le faux charnier de Gossi (dans le nord du Mali), attribué à la force Barkhane. Dans cette manipulation, un compte Twitter au profil factice, un certain « Dia Diarra », publie des images d’un charnier en accusant Barkhane d’en être l’auteur. En guise de riposte, l’armée française livre aux médias les images prises par l’un de ses drones sur la mise en scène scabreuse réalisée, selon elle, par des agents russes de Wagner. Seule chose vraie dans ce montage démonté : les cadavres filmés.

Attribuer à son ennemi des actes et des projets scandaleux afin de le décrédibiliser aux yeux de la société dans laquelle il se meut n’est en rien nouveau. « Tout l’art de la guerre est l’art de duper », disait déjà Mao ­Zedong. Conquérir les esprits par la manipulation, par l’information et la désinformation, par la légitimation de ses actions et la délégitimation de celles des autres a été l’épine dorsale de la guerre froide. En bon ancien agent du KGB, ­Vladimir ­Poutine – « l’Homo kagibus », comme le surnomme l’historienne Françoise Thom – perpétue cette pratique en investissant le cyberespace afin d’affaiblir les Occidentaux. Parmi ces cibles, la France en Afrique.

À cette fin, il s’appuie sur la machine de guerre créée par Evgueni Prigojine, homme d’affaires proche du Kremlin : une myriade de sociétés qui s’attaquent aux ennemis désignés par Moscou tout en engrangeant des profits. Cette mégastructure – active dès 2014 en Ukraine et en Syrie – repose sur trois piliers. Le premier est sécuritaire et s’incarne dans la société de mercenaires Wagner. Cette armée privée propose ses services à des régimes menacés par des groupes insurrectionnels. Elle encadre et forme les forces nationales, protège les autorités et s’engage sur le terrain pour neutraliser les ennemis du régime. Le second est économique. Pour financer ses actions, la sphère Prigojine obtient des droits d’exploitation de mines dans les pays où elle intervient. Le troisième pilier assure la propagande en faveur de Moscou et de sa clientèle à travers le Patriot Media Group, une structure composée de onze médias dont l’un, l’Agence de presse fédérale (Ria Fan), est spécialement tourné vers l’Afrique. Créé en 2019, le Patriot Media Group compte aussi 130 médias partenaires, selon le chercheur de l’Irsem Maxime Audinet (1).

Au fil des années, la méthode ­Prigojine s’est affinée. Dans le champ informationnel, elle pousse les sujets des médias locaux qui lui conviennent et produit ses propres contenus, qu’elle diffuse sur ses canaux de communication. Pour ce faire, elle donne la parole à ceux dont les « enquêtes » l’arrangent, s’appuie sur des « idiots utiles » (un concept généralement attribué à Lénine), achète des journalistes et des relais d’opinion, crée des médias dans ses pays cibles comme la Radio Lengo Songo en Centrafrique (RCA), produit des dessins animés et des films à grand spectacle qui glorifient son action. Parmi ses outils, les usines à trolls d’où sont lancées ses campagnes antifrançaises ou en faveur de ses « amis » sur les réseaux sociaux. «En Afrique, les Russes en ont installé dans plusieurs pays comme l’Afrique du Sud et le Cameroun », assure un acteur de cette lutte informationnelle. Selon lui, plus d’un millier de faux comptes produisent ou relaient les infox antifrançaises à destination du continent. «C’est très volatil, les comptes sont lancés de manière opportuniste, désactivés, puis réactivés», explique-t-il.

Dans le viseur des Russes, les journalistes récalcitrants. La sphère Prigojine est même soupçonnée d’en avoir assassiné plusieurs, en particulier en Centrafrique : trois Russes et au moins deux Centrafricains, selon une source diplomatique. En conséquence, de moins en moins de monde sur le continent ose critiquer ou déconstruire à visage découvert les actions et les exactions de la sphère Prigojine. « Il faut bien voir que le terrain africain lui est très favorable pour attaquer la France sur le champ informationnel », observe Caroline Roussy, de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). La propagande antifrançaise diffusée par les canaux russes «reprend et valorise des idées et des perceptions déjà très présentes en Afrique francophone », explique la directrice de recherche.

Parmi les sujets qui préexistent à la propagande russe, le bilan négatif en matière de sécurité de dix ans d’intervention militaire dans le Sahel. « Pour les Sahéliens,Barkhane est un échec et ils n’ont pas eu besoin des Russes pour le penser », note Jean-Pierre Maulny, de l’Iris. Autres sujets « irritants », pour reprendre l’expression de Caroline Roussy, la manière dont est perçu l’exécutif français en Afrique : « Arrogant et irrespectueux. » «Les Maliens et les panafricains dénoncent aussi les entorses répétées de la France contre leur souveraineté », ajoute Jean-Pierre Maulny. L’accusation du double jeu attribué aux Français dans le Sahel est aussi très performative : loin de lutter contre les « terroristes », ils les aideraient en sous-main et en profiteraient pour exploiter discrètement les richesses du pays. «C’est une erreur de penser que ces idées sont minoritaires et celles de gens peu éduqués. Je les entends aussi dans les milieux intellectuels au Niger, au Burkina et au Mali », témoigne Gwenola ­Possémé-Rageau, une experte de la jeunesse du continent.

Dans la guerre informationnelle, rappelle Jérôme Pigné du Réseau de réflexion stratégique sur la sécurité au Sahel, il n’y a «rien de plus facile et de plus efficace que de créer de faux comptes et de diffuser de fausses informations qui plaisent à ceux à qui elles sont destinées ». C’est le secret d’une propagande réussie, théorisait déjà le philosophe Jacques Ellul. «Or, avec la France, constate Jérôme Pigné, les Russes jouent sur du velours en Afrique. »

CET ARTICLE A ETE COPIE SUR www.la-croix.com

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