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Bagdad fragments

Comment voir Bagdad ? Cette question n’est pas de celle que l’on se pose à propos d’un lieu dont on se doute qu’on ne s’y rendra jamais. Non, il s’agit bien de savoir comment voir Bagdad alors que l’on s’y trouve, précisément. J’ai été invité dans la capitale irakienne par l’Institut français pour des conférences autour de mon dernier roman. En recevant l’invitation, que j’ai immédiatement acceptée, je me suis fait une joie à l’idée de voir le Tigre, de marcher dans la légendaire rue Moutanabbi, de découvrir l’œuvre du sculpteur Jawad Saleem place Tahrir et le palais abbasside.

Or l’avant-veille de mon départ, j’ai appris que mes déplacements se feraient en convois blindés et qu’ils se résumeraient à des trajets entre l’aéroport, l’Ambassade et l’Institut français. Dès mon arrivée, j’ai tout essayé pour négocier une sortie, même brève, même rien qu’en auto blindée, même en payant moi-même une compagnie de sécurité privée. Rien n’y a fait, le niveau d’exigence de sécurité est très élevé et je me suis trouvé contraint d’accepter d’être confiné sur le campus de l’Ambassade puis sur celui de l’Institut français d’Irak.

Il est difficile d’admettre de venir jusqu’à Bagdad et de ne pas voir Bagdad. Les diplomates et les fonctionnaires des ministères sont habitués à ces situations, il y en a qui vivent deux ou trois ans dans une ville sans la connaître, sans marcher parmi les gens, sans faire leurs courses, sans frayer ni vivre dans le quotidien du pays. Pour ma part, rester enfermé trois jours sur un campus, très beau d’ailleurs, avec des jardins et d’élégantes bâtisses, ne pouvait convenir. L’envie de passer par-dessus le mur s’est avérée un rêve inutile, les barbelés sont partout, les portes blindées innombrables, successives, les passages entre les blocs de béton et le long des blockhaus décourageants.

Il a donc fallu m’y résoudre, je n’allais pas voir Bagdad, son tumulte, sa violence, ni les bords du Tigre ni le mausolée de Zumurrud. Mais j’ai usé de tous les points de vue qui m’étaient accessibles : la terrasse de la chancellerie, une fenêtre au bout d’un couloir offrant une échappée sur une rue, une ouverture dans une barricade. Sur le balcon de l’appartement qui m’était alloué, j’ai grimpé sur une chaise pour gagner quelques centimètres de surplomb. Dans la voiture blindée m’emmenant à l’Institut, j’ai volé un tas d’images filant comme des étoiles. Je suis monté sur le toit de l’Institut, puis sur le toit du toit et sur les réservoirs d’eau. J’ai marché sur les rambardes de la terrasse du service culturel en me haussant sur la pointe des pieds pour voir par-dessus les sommets des vénérables jacarandas et des magnifiques palmiers, les promeneurs des jardins d’Abu Nuwas.

Je n’ai pas vu grand-chose. Et pourtant : depuis la voiture blindée, j’ai surpris des enfilades de bâtisses délabrées, des immeubles ocre décrépits, d’anciennes villas cossues des années 1930 en ruine et d’autres des années 1950 apparemment à l’abandon. Depuis le toit surélevé de l’Institut, j’ai vu les derniers étages de maisons populaires, le linge séchant, les greniers à ciel ouvert, les réservoirs d’eau, les jouets d’enfants, des échelles, des matelas, et un homme entrant dans un cagibi et ressortant avec un chat dans les bras.

J’ai aussi vu, s’élançant vers le ciel depuis le milieu de terrains vagues, des bouquets de palmiers et partout, s’élevant au-dessus du fouillis des maisons basses en brique, des édifices en béton énormes et inachevés. La nuit venue, j’ai vu des centres commerciaux illuminés de vert et de rose, créant dans le ciel de la ville invisible un halo de lumière artificielle de boîte de nuit très kitch.

Finalement, je n’ai pas vu grand-chose de Bagdad, ni du foisonnement de sa population. Mais dans le jardin de l’Institut où j’étais assis pour écrire cette chronique dont je me demandais comment j’allais la finir, j’ai assisté aux répétitions d’Antigone d’Anouilh en arabe irakien. Elles se déroulaient dans une salle de l’institution mais se sont progressivement déplacées vers l’extérieur, pour s’étaler sous mes yeux. Le metteur en scène s’est assis sur un tabouret surélevé comme un chef d’orchestre, le texte devant lui. Et alors Antigone, sa sœur et sa servante, s’animant et discutant dans une langue que je comprenais mal, me sont soudain apparues comme les membres d’une famille irakienne réglant un conflit domestique et comme la plus belle manière d’entrer en contact avec les habitants de la ville, comme si j’observais depuis l’extérieur une scène dans l’intimité d’une maison.

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