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Aiglun, Alpes-Maritimes

Le monde ressemble souvent à une pièce de Ionesco ou à un cortège carnavalesque à la Rabelais. Une grande prêtresse de Gaïa disserte, avec le sérieux des anciens sorbonnagres, sur le sexe des barbecues. Des inspirés montés sur ressort endossent le bleu de chauffe ou la veste de général en hurlant avec une voix de crête : « Avant moi, le déluge ! » De jeunes échauffés sauvent la planète en jetant des bidons de potage sur des chefs-d’œuvre qui n’y peuvent rien. Un patriarche à barbe de Père Noël ajoute les dorures d’un « Tuez-les tous » aux paroles du Notre Père. Un despote au visage poupon fait joujou avec ses missiles comme on lançait jadis des boulettes en papier si l’instituteur avait le dos tourné.

Au milieu de ce capharnaüm, nous marchons, tant bien que mal, en essayant de ne perdre ni notre patience ni cet amour de l’humanité qu’on nous a chevillé – on ne sait trop comment – au cœur. De lectures en rencontres, d’amitiés en contemplations, d’émerveillements en combats, nous nous sommes ménagé, au fil du temps, des « arrière-boutiques », comme disait Montaigne, qui permettent au monde de rester vivable ou plutôt qui nous permettent de rester vivants dans un monde qui s’épuise dans le même hoquet depuis des lustres.

Nous nous efforçons de porter en nous une Arcadie, un refuge, pour ne pas être entièrement happés par la folie de l’époque. Nous lui confions nos meilleures heures. Les visages de la vraie joie. La mélodie des vies. Notre confiance.

Quand la réalité grimace, prend son masque de haine, sa trogne injurieuse, comme ce jour où un livreur agité m’a gratifié d’un « sale Français » qui me pique encore les amygdales, on est heureux, après le choc, après la lutte et la réponse nécessitées par le choc, de disposer de ces espaces intérieurs où l’on peut reprendre souffle et espérance. Ce que nous vivons de meilleur vient s’y déposer et, dans les temps de détresse, nous sauve de la chute.

Dans ma bergerie, depuis cet été, il y a le village d’Aiglun dans les Alpes-Maritimes. J’y ai vu l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau et de moins falsifiable. Soucieuse des autres. Préoccupée de préserver ses paysages. De faire dialoguer le présent et le passé. Quand le baromètre s’affole, je pense à Hoda et à ses plants de safran. À Xavier et à ses toiles aux carreaux qui bougent. À Gwendoline et Michel qui donnent un goût d’île à l’auberge de Calendal. À Anthony, maire infatigable, qui se bat, entre mille autres hydres, pour que l’eau de la cascade ne soit pas confisquée.

Et puis je pense à Patrick Quillier. Si nous ne vivions pas dans le toc, la courte vue, la foire aux opportunismes, je n’aurais pas besoin de préciser qui est Patrick Quillier. Traducteur de toute l’œuvre poétique de Fernando Pessoa en Pléiade, il nous invite à suivre le maître de l’intranquillité : « Je ne suis rien. /Je ne serai jamais rien. /Je ne peux vouloir être rien. /À part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde ». Passeur entre ici et ailleurs, il nous fait découvrir, avec Carpanin Marimoutou, la richesse de la poésie réunionnaise dans une anthologie, L’Infini insulaire (Bacchanales, juin 2022), qui nous rappelle opportunément que, pas plus que nos cœurs, les mots ne sont isolés.

Patrick Quillier est l’un de nos poètes les plus considérables. L’un des rares à ne pas avoir perdu le sens de l’épique. Dans son œuvre-maîtresse, Voix éclatées (Fédérop, 2018), il mêle le souffle de ses décasyllabes à celui des hommes emportés dans le vortex de 1914-1918 et parmi eux les morts d’Aiglun : Félicime Berton, Baptistin Isidore, Fortuné Novello, Joseph Luc, Clément Muraire. Pour dire la dignité brisée de ces êtres, Patrick Quillier retrouve l’amplitude de l’aède, il assume sa responsabilité, ose un chant et une parole généreuse en lieu et place de la sidération muette : « On pleure à Aiglun Alpes-Maritimes » comme on pleure à Gargas non loin de Toulouse et dans tous les villages de France car « en ce temps-là la guerre était en terre/l’europe dilacérée labourait/ses plaines pour planter des boisseaux d’hommes ». L’europe avec une minuscule, pour mieux lui faire comprendre dans quelle humilité nouvelle se trouve son salut.

Patrick Quillier est un de ces trésors vivants dont un pays s’honore. Un de ces êtres qui empêchent que l’indifférence, le mépris, la frilosité aient le dernier mot. Un homme à la science immense chez qui le savoir est semaison, déplacement des perspectives, ajustement du regard. Qui a fait sienne la vision de Gilles Deleuze : « On écrit toujours pour libérer la vie là où elle est emprisonnée, pour tracer des lignes de fuite. »

Alors, quand les maux sont écrits d’avance et que l’esprit menace de se cadenasser, je pense à Patrick Quillier, au village d’Aiglun, Alpes-Maritimes, et « au peuple courageux de la vallée ».

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